lundi 24 août 2015

Peut-on vraiment parler de lune de miel entre la Chine et la Russie ?

Après l'annexion de la Crimée et les sanctions qui lui ont été imposé par les Occidentaux, la Russie a annoncé avec perte et fracas qu'elle opérait une réorientation vers l'Est en s'engageant dans un partenariat privilégié avec la Chine. Ce changement, que Poutine voulut consacrer par la signature après deux décennies d'atermoiements d'un contrat gazier mirobolant, était censé se manifester par une intensification des liens économiques entre la Chine et la Russie. Les Russes comptaient particulièrement sur un afflux massif de capitaux chinois qui devaient se substituer aux capitaux occidentaux, inaccessibles à cause des sanctions.

Malheureusement pour la Russie  En décembre dernier, German Greff, PGD de la Sberbank, revenait bredouille d'une tournée en Asie durant laquelle il espérait séduire les investisseurs :

"Je dois dire que l'on ne se bouscule pas au portillon pour investir sans notre pays. Au contraire, c'est nous qui faisons la queue pour demander de l'argent, principalement auprès des fonds souverains. La lutte pour l'argent est colossale."

Pourtant la Chine investit, mais pas en Russie... Les investissements chinois dans les pays de l'Union Eurasiatique ont bien doublé en cinq ans, mais le principal bénéficiaire de ces fonds est ... le Kazakhstan. En effet, ce pays reçoit près de 92% des investissements chinois, soit 11 fois moins qu'en Russie et au Bélarus réunis. Ce ne sont pas moins de 23,6 milliards de dollars, principalement dans le domaine de l'acier, des hydrocarbures, de l'énergie hydroélectrique et de l'automobile, que la Chine a décidé d'engager au Kazakhstan. Ce dernier voit là le moyen de sortir de l'emprise de la Russie et de ne pas subir les contre-coups de la crise économique causée par les sanctions occidentales. La Chine privilégie donc son projet de " Nouvelle Route de la Soie", quitte à empiéter sur des territoires que la Russie comme sa chasse gardée.



Si elle ne se gêne pas pour étendre son influence dans les anciennes républiques d'Asie Centrale, la Chine ne montre pas davantage d'égards à son supposé allié en ce qui concerne l'Ukraine (merci à Lothaire pour le lien). Le commerce agricole entre la Chine et l'Ukraine a augmenté de 56% depuis 2014. En fait, l'Ukraine est devenu le premier fournisseur de maïs de la Chine surpassant ainsi les USA. En mars 2015, la Chine lançait un programme de rénovation immobilier d'un montant de 15 milliards de dollars sur 15 ans.

Mais le clou dans le cercueil des illusions russes pourrait bien avoir été planté cette semaine avec l'annonce du report sine die de la construction de l'oléoduc Power of Siberia 2. C'est grâce à lui que devait être acheminée une partie du gaz comme le prévoyait le contrat historique de 400 milliards de dollars signé en mai 2014. Le ralentissement de l'économie chinoise est à l'origine de la suspension de se projet. Elle a en effet diminuée de 8,5% en 2014 et de 2% depuis le début de l'année. La Chine se retrouve donc en position de force : ses besoins en gaz diminuent mais les besoins d'argent des Russes ne font eux que croître. La Chine se propose de construire le pipeline pour un coût moindre grâce à un appel d'offre public auquel des sociétés chinoises pourraient participer, mais les Russes refusent, ce qui constitue le principal point d'achoppement des négociations.

Signe supplémentaire que les relations russo-chinoises ne se réchauffent pas, "le porte-parole du Ministère chinois du commerce a annoncé que les investissements directs de la Chine en Russie avaient diminué de 25% lors du premier semestre 2015 par rapport à la même période l'an dernier. Plus tôt ce mois-ci, la Direction Générale des Douanes Chinoises a publié des statistiques qui montrent que le commerce entre les deux pays a diminué de 30,2% durant le premier semestre 2015"...
 

9 commentaires:

  1. Qui voudrait investir dans un pays non fiable? Il faut croire que le Kazakhstan est plus fiable que la Russie.
    Rappelons que la Russie a été condamné à rembourser 50 milliards de dollars aux ex-actionnaires de la société pétrolière russe Ioukos.... Et qu'elle refuse de payer ! http://www.latribune.fr/entreprises-finance/industrie/energie-environnement/20140728trib000841897/50-milliards-de-dollars-l-amende-que-la-russie-devra-verser-aux-actionnaires-de-ioukos.html

    ... Si bien que la Belgique et la France ont saisi des avoirs russes (http://fr.rbth.com/international/2015/06/19/affaire_ioukos_la_belgique_et_la_france_saisissent_des_biens_ru_33963.html ).
    Je me dis que même en Afrique, les investissements sont moins risqués.

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    1. En effet, cela veut dire croit davantage dans la viabilité des économies ukrainiennes et kazakhs que dans celle de la Russie. La politique de Poutine est trop imprévisible, trop hasardeuse. Les Chinois laissent mourir cet encombrant voisin.

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  2. excellent article Symmaque, factuel, comme toujours!

    L'objectif de la Chine de transformer la Russie en une arrière cour de matières premières se précisent de plus en plus j'ai l'impression!

    je te conseille un autre blog très bien: http://cerclenonconforme.hautetfort.com/archive/2015/07/17/elements-de-reflexion-sur-la-multipolarite-ou-le-capitalisme-5658044.html?c

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  3. Un autre blog qui pulvérise la propagande russe:

    http://blogs.mediapart.fr/blog/boris-lutte/050715/l-economie-russe-rappelle-celle-de-l-urss

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  4. de Krispoluk...
    Bonjour à tous !
    Bon, tiens, je viens faire un p'tit tour sur ce blog en espérant ne pas me faire virer par le tôlier dans le mois qui vient ;-) D'autant que j'y vois des "têtes connues" même si elles restent anonymes ;-)
    Globalement d'accord sur tout les commentaires précédents.
    - Les chinois ont une sainte horreur de l'instabilité économique et politique et à leurs yeux Poutine n'est pas un parangon de vertu :-) Cela ne les empêchent pas cependant d'envahir pacifiquement les provinces sibériennes désolées et désertes d'outre-Amour, la nature ayant horreur du vide, c'est bien connu !
    - Ils voient d'un oeil nouveau l'Ukraine qui tente de moderniser ses structures, qui se rapproche de l'Occident et où tout reste à faire en termes de développement. Multiples avantages : immenses ressources minières et agricoles encore sous-exploitées, gros besoins capitalistiques et surtout en infrastructures à (re)construire...
    Refaire le "coup de l'Afrique en Europe" le rêve pour les chinois, faire de l'Ukraine leur "tête de pont" en Europe avant qu'elle ne devienne leur "Cheval de Troie" ?
    - En Russie, rien à espérer tant que la "verticale du pouvoir" et un pouvoir dictatorial anesthésie toutes les possibilités de développement...

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  5. C'est peut-être même encore pire - ou mieux selon le côté où l'on se place- que ça :

    https://foreignpolicy.com/2015/08/05/energy-markets-keep-russian-bear-hug-at-arms-length/

    La conclusion de l'article est à approfondir : il semble bien que la Russie est incapable de passer outre l'Ukraine pour acheminer son gaz en Europe qui de son côté, reste le dernier garant de la stabilité - relative - des finances russes.

    Alors que les medias français claironnaient que la Russie avait porté un nouveau coup à l'Ukraine le mois dernier en annulant tous les contrats gaziers, il semble bien que c'est l'Ukraine qui dicte le jeu sur ce point précis : tout nouveau contrat ne sera négocié qu'à la baisse ...

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    1. A la baisse concernant la livraison et à la hausse concernant le transit, pour être plus précis ...

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  6. Mais qui peut bien profiter du refroidissement des échanges entre UE et Russie. Si ce n'est pas la Chine, serait-ce le peuple "frère" serbe ?
    Ben non, pas vraiment :
    http://www.balkaninsight.com/en/article/serbian-export-to-russia-dropped-by-a-third-08-04-2015

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