mardi 31 mars 2015

La malédiction de Lee Kuan Yew.

Lee Kuan Yew, qui est mort lundi (23 mars) à l'âge de 91 ans, était devenu à la fin de sa vie plus qu'un simple mortel : c'était un mythe, une idée globale, un culte intellectuel bâti autour de l'idée que tous les autocrates ne seraient pas foncièrement mauvais ; qu'ils peuvent être aussi des rois-philosophes éclairés qui mènent leur pays à la prospérité sans les tracas de la démocratie libérale.

Aujourd'hui, c'est sans aucune ironie que les leaders des grands pays démocratiques se pressent pour faire l'éloge du feu leader singapourien. Le Président Obama salue en Lee "un vrai géant de l'Histoire", et ajoute qu'"un grand nombre de dirigeants actuels et des générations passées lui ont demandé conseil". David Cameron considère que l'action de Lee dans la transformation de Singapour d'un comptoir colonial en une économie moderne et prospère, est "l'un des plus beaux succès" des temps modernes,.

Pourtant depuis le début des années 2000 le "culte de Lee" fut un désastre absolu en Europe de l'Est, où l'exemple de l'autocrate singapourien a aidé à réhabiliter et à légitimer l'autoritarisme.

Vladimir Poutine est un grand admirateur de Lee auquel il a décerné le prestigieux "Ordre de l'Honneur". En Géorgie, Mikhail Saakashvili était comme envouté par le charisme de Lee, dont il distribuait les livres comme des Bibles. Le gouvernement ukrainien, lorsqu'il était dirigé par Yanoukovitch, le fantoche de Poutine, tentait de dissimuler sa nature cleptocratique en se comparant au modèle de Singapour. Aujourd'hui, le culte est si répandu que même le ministre russe qui dirige la Crimée affirme que Lee Kuan Yew est son mentor.


Le problème est qu'en Russie, en Ukraine et en Géorgie, les hommes forts qui se sont inspirés de Lee ont conduit leur pays à la guerre, au chaos et dans des culs-de-sac économiques, tout en prétendant s'inspirer de son exemple. Le culte de Lee Kuan Yew a permis aux élites de Moscou, Kiyv et Tiblissi d'assurer qu'elles pouvaient trouver une nouvelle vois vers le succès sans la démocratie libérale. Et c'est ce culte que les éloges flatteurs des leaders occidentaux ne font maintenant que renforcer.

Le culte de Lee a débuté sous Saakhashvili, qui en 2003 a appliqué ces réformes révolutionnaires à la Géorgie. A la mort de Lee, Sakhashvili laissait ce message sur son compte Facebook : "Ce grand bâtisseur de nation qui était mon modèle, est mort aujourd'hui. Les réformateurs géorgiens se sont rendus de nombreuses fois à Singapour pour y trouver notre inspiration".

A mesure que l'attrait de l'Union Européenne diminuait, le mythe de Singapour offrait aux leaders d'Europe de l'Est d'une alternative autoritaire permettant une forte croissance. Ceux qui à Tiblissi ne voulaient pas réaliser les réformes lourdes et difficiles proposées par l'UE, ont commencé à se justifier en citant le modèle de Singapour, qui en réalité implique de gros sacrifices économiques sous la férule d'un parti unique.

Les livres de Lee Kuan Yew circulaient dans Tblissi de la même manière que le manifeste du parti communiste quelques générations auparavant. Le mythe de Singapour infligea de lourds dommages au jeune gouvernement réformiste. Ils repoussèrent tout accusation de militarisme, qui les amena à la guerre désastreuse de 2008, les brutalités policières et l'autocratie rampante en pointant du doigt le triomphe de Lee Kuan Yew.

Ces accusations leur firent en fin de compte perdre les élections. Mais Sakashvili se servit même des livres de Lee pour justifier sa défaite face à l'opposition en 2012. "Il a écrit dans ses livres que la population peut aussi se lasser des gouvernements capables d'assurer une forte croissance", écrit Sakashvili, dénigrant le rôle de la démocratie, "ainsi, dans les élections libres, mes gens votent contre le gouvernement par simple goût pour le changement". Ici et ailleurs, le culte de Lee permit au dirigeant géorgien de dire l'indicible : la démocratie n'a pas le monopole de la vertu.

La révolution de 2003 en Géorgie a eu une énorme influence à travers l'ex-URSS, déclenchant une vague de "révolutions colorées". De l'Ukraine au Kyrgyzstan, j'ai entendu les penseurs de la révolution et les dirigeants politiques désigner de concert le modèle de Lee Kuan Yew comme une alternative à celui de l'UE. Non seulement les révolutionnaires, mais aussi les contre-révolutionnaires commencèrent à citer Lee comme leur maître à penser. Lorsque je travaillais comme analyste au CFR à Londres, entre 2010 et 2012, je participais fréquemment aux briefings des diplomates ukrainiens de passage, qui justifiaient les pratiques de Yanoukovitch en montrant le succès de Singapour.

Mais aucun pays en Europe de l'Est ne s'est enamouré de Lee Kuan Yew autant que la Russie. Je l'ai découvert en préparant mon livre Fragile Empire en 2011-2012. Des personnes ayant leurs entrées au Kremlin ainsi que des gouverneurs régionaux me disaient fréquemment que Lee Kuan Yew était à l'origine du durcissement de l'autoritarisme en Russie. Anatoly Artamonov, gouverneur de la région de Kaluga, me disait en plaisantant qu'il aimerait ériger une statue à la mémoire de Lee dans sa ville. Pendant sa présidence fantoche, le protégé de Poutine, Dimitri Medvedev citait Singapour comme le modèle que devait suivre la Russie, et son conseiller Igor Yurgens appelait à ce que Medvedev devienne "le Lee Kuan Yew de la Russie". Les "libéraux" du Kremlin allèrent jusqu'à nommer Lee Kuan Yew au comité directeur de Skolkovo, le parc de science et technologies qui incarnait naguère les espoirs d'un nouvel autoritarisme high-tech.

Grâce au mythe de Singapour, les élites du Kremlin en sont venues à croire, pour la première fois depuis les années 80, qu'il y avait une troisième voie entre la démocratie libérale occidentale, à la manière de l'UE, et un système dictatorial autoritaire.

Pendant le troisième mandant présidentiel de Poutine, cette idée s'avéra être une illusion bien amère. Le culte de Lee permit à Poutine de garder les libéraux sous son emprise au moment où ils auraient pu arrêter sa dérive vers un nationalisme expansionniste. De nombreux conseillers et politiciens qui ne juraient que par le modèle de Singapour hantent désormais les conférences organisées par divers think-tanks européens, où ils évoquent à voix basse la dérive autoritaire de Poutine.

Toutefois, le charme de Lee n'a pas été rompu à Moscou. Oleg Saleyev, le nouveau ministre des affaires étrangères de Crimée, déclarait récemment à Bloomberg : "Lorsque je suis devenu Ministre, j'ai ressorti le livre de Lee Kuan Yew "Singapour : du Tiers-Monde au Premier" pour le lire de nouveau.

En Russie, Lee Kuan Yew n'est pas seulement le héros du pouvoir, il est aussi celui de l'homme fort de l'opposition : Alexey Navalny. Pour être un critique de Poutine, Navalvy n'en est pas moins un ardent admirateur de la guerre impitoyable menée par Singapour contre la corruption. Navalny a averti que s'il devait jamais accéder au pouvoir, la Russie suivrait cet exemple. Poutine lui-même reste fasciné par Lee, mais l'ironie est que Lee n'a que du mépris pour le régime de Poutine : "leur système ne fonctionne pas, il est devenu hors de contrôle" disait-il à Charlie Rose en 2012, "ils ont perdu le contrôle de nombreuses provinces. Ils ont un énorme arsenal nucléaire. Mais qu'ont-ils d'autre ?"

Lee avait même prévu que la piètre gouvernance de Yetsine et de Poutine pourrait permettre aux Chinois de contrôler de nouveau la Sibérie : "la Sibérie et Vladivostok comptent de plus en plus de Chinois, les territoires qui bordent l'Amour seront repeuplés par les Chinois".

Le Culte de Lee Kuan Yew a empoisonné l'Europe de l'est, mais on ne doit pas oublier qu'il s'agit d'un phénomène global. De brillants intellectuels occidentaux, des PDG et des dirigeants politiques ont contribué à créer ce culte depuis de nombreuses années à Davos et dans d'autres conférences et sommets de l'élite mondialisée, donnant ainsi une justification aux tentations autoritaires en Europe de l'est.

Vladimir Poutine, Victor Yanoukovitch, Mikhail Saakashvili savaient tous que le modèle autoritaire de Singapour était vu avec respect et admiration en Occident. Ils le savaient si bien qu'ils espéraient reproduire son succès. 

Toutes ces louanges du modèle autoritaire de Lee ont eu l'effet du chant des Sirènes en Europe de l'Est. Et je pense qu'elles révèlent quelque chose de plus troublant au sujet des soit-disant élites démocratiques occidentales : un certain manque de confiance dans l'idée même de démocratie.

Source.

Traduit de l'anglais par mes soins.

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