dimanche 1 février 2015

"On a trouvé des caches d'armes de la CIA, des milliers de soldats de l'OTAN déguisés en touristes ont envahi les rues"

Oleg Kalugin, ancien général du KGB, raconte l'envers du décor de l'invasion de la Tchécoslovaquie par l'URSS en 1968, afin d'y écraser le Printemps de Prague. A cette époque il dirige la station du KGB de Washington, il est officiellement l'attaché de presse de l'Ambassade d'URSS aux USA :


Tout au long des premiers mois de l'année 1968, je regardais avec espoir et stupéfaction les tentatives du Premier Ministre tchèque Alexandre Dubcek de libéraliser et de démocratiser son pays. Dubcek ne voulait pas en finir avec le Communisme, mais plutôt réformer le socialisme pour lui donner un "visage humain", en transférant au peuple tchèque le pouvoir détenu par un Parti Communiste monolithique. Khroushtchev avait essayé de libéraliser la société soviétique, mais son évincement en 1964 m'avait convaincu que notre tentative soviétique de réforme était morte, que la Nomenklatura du PC faisait tout pour maintenir son emprise sur le pouvoir. Les événements encourageants du "Printemps de Prague" éveillèrent en moi l'espoir que le processus de démocratisation s'étendrait de la Tchécoslovaquie à l'Europe de l'est et éventuellement à l'Union Soviétique elle-même. Je souhaitais secrètement que Dubcek et ses alliés réussissent leur révolution pacifique.

J'appris que le "Printemps de Prague" allait être étouffé le 20 août 1968, jour où nous reçûmes de Moscou un câble top-secret. A cette époque j'avais été promu Chef de station et je rendais compte directement à l'Ambassadeur. Peu après le début de l'invasion, je reçus un message codé qui ne devait être lu que par moi et l'ambassadeur. Le câble disait que les activités contre-révolutionnaires à Prague - soutenues par les USA et l'OTAN - avaient contraint l'URSS et les pays "frères" de l'Europe de l'Est à prendre "des mesures décisives pour défendre les acquis du socialisme en Tchécoslovaquie". En prévision de ces "mesures décisives" - c'est-à-dire d'une invasion - Moscou nous conseilla de renforcer la sécurité à l'Ambassade afin d'assurer la sécurité des citoyens soviétiques vivant aux USA et de justifier auprès du public américain cette action du Pacte de Varsovie en la présentant comme une étant indispensable à la sauvegarde de la stabilité internationale et permettant de déjouer les manigances des cercles occidentaux les plus réactionnaires.



Je tins quelques instants ce câble dans ma main, stupéfait, triste et profondément déprimé. Je suivais les événements en Tchécoslovaquie non seulement dans la presse mais aussi par le biais des documents de la NSA et de la CIA que nous recevions grâce à nos agents américains infiltrés. En plus de cela, le directeur des services secrets tchécoslovaques stationné à Washington avait régulièrement des briefings avec nous. Toutes ces sources m'apprirent que les raisons que nous avions données pour justifier notre intervention n'étaient que des mensonges : il était tout-à-fait clair que ni la CIA ni les autres agences de renseignement occidentales ne fomentaient les troubles en Tchécoslovaquie. Le "Printemps de Prague" était venu d'en-bas, du peuple tchèque lui-même.

Le câble en main, je descendis au bureau de l'Ambassadeur Dobrynin. Lorsqu'il eut fini de le lire, je murmurai : "C'est d'une imbécilité monumentale ! C'est stupide ! Il n'y a pas d'autres mots pour cela". Je ne savais pas comment il allait réagir, mais lui non plus ne fit rien pour cacher son outrage : "Ce sont de parfaits crétins!" murmura Dobrynin. "C'est une affaire terrible qui va porter un coup fatal aux bonnes relations que nous étions en train d'établir avec les Américains. Il faut nous préparer à des événements fort désagréables." 
Le 21 août, alors que les troupes soviétiques entraient dans Prague, je passai voir le correspondant de la Pravda, Boris Strelnikov. Volodya Til, de l'agence de presse tchécoslovaque, était déjà là. L'annonce de la répression en Tchécoslovaquie n'avait pas été faite, et je jetais des coups d’œils inquiets à l'horloge : l'annonce de notre invasion allait être faite incessamment sous peu. Enfin, la télévision américaine fit un bulletin spécial sur l'occupation de la Tchécoslovaquie par nos troupes. Le visage de Til se figea, et dès la fin du bulletin, il partit.

La propagande soviétique continua de donner des exemples de l'implication des USA et des Occidentaux dans les événements de Tchécoslovaquie, en prétendant que des agents de la CIA et de l'OTAN s'étaient infiltrés dans le pays pour y fomenter une révolution. La Pravda et les autres médias soviétiques rapportèrent que les troupes du Pacte de Varsovie avaient trouvé des caches d'armes de la CIA et que des milliers de soldats de l'OTAN déguisés en touristes avaient envahi les rues de Prague. Je savais qu'il s'agissait de balivernes et que tous les signes d'une implication de la CIA avaient été créés de toute pièce par les agents du KGB spécialistes des "mesures actives", et mes suspicions furent avérées. [...]

Dans les jours qui suivirent l'invasion, je m'assis à mon bureau et épluchais des centaines de pages de rapports sur la Tchécoslovaquie dérobés aux services secrets américains. Aucun d'eux ne donnaient le moindre indice que la CIA ou d'autres agences américaines avaient fait quelque chose de répréhensible en Tchécoslovaquie ces derniers mois. De ma propre initiative je préparai une analyse détaillée des activités des renseignements américains pendant les semaines qui avaient précédé l'invasion. L'analyse montrait de manière concluante que, bien que les Américains eussent suivi de manière attentive la situation en Tchécoslovaquie, la CIA n'avait pris aucune mesure visant à déstabiliser le pays. J'envoyai le rapport à Youri Andropov, chef du KGB, certain qu'il voudrait le lire. J'appris plus tard que lorsque mon rapport arriva à Moscou, Andropov ordonna sa destruction immédiate.

Enfin la fureur autour de l'invasion de la Tchécoslovaquie retomba. Dubcek et ses alliés, après avoir été amenés à Moscou par le KGB, furent renvoyés en Tchécoslovaquie. Ils servirent brièvement de gouvernement fantoche avant qu'un régime pro-Moscou à la loyauté sans faille fût mis en place. Ces larbins allaient régner encore 20 ans avant que le château de carte ne s'effondre en 1989.

Il est clair maintenant que Brezhnev et le Politburo savaient exactement à quoi ils avaient affaire en Tchécoslovaquie. Ils réalisèrent que s'ils avaient laissé le Printemps de Prague s'épanouir, la suite logique aurait été la propagation de la révolution à la Hongrie, à la Pologne, aux États Baltes et finalement à la Russie elle-même. Ce qui se passait à Prague devait être tué dans l’œuf, sans quoi c'est tout l'édifice communiste qui risquait de s'effondrer.


Spymaster: The Highest-ranking KGB Officer Ever to Break His Silence by Oleg Kalugin and Fen Montaigne. 1995. Blake Publishing Ltd. (pp 105- 108)

Traduit de l'anglais par mes soins.

6 commentaires:

  1. Bonjour Symmaque;

    Vous avez retiré l'organigramme des agents du Kremlin?


    Le texte suivant est énorme:

    http://20committee.com/2015/01/24/russias-emerging-holy-war/

    Si vous voulez, je peux vous aider à le traduire pour le mettre en ligne. Vous m'aviez donné un autre article en même temps, mais j'ai paumé le lien, vous pouvez peut être me le (re)donner?

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  2. Est-ce l'article dont vous parlez ?

    http://20committee.com/2014/12/27/putins-orthodox-jihad/

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    1. Oui merci.

      Quid de l'organigramme?

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    2. Le diagramme était truffé d'approximations, je le dois le retravailler avant de le remettre en ligne.

      La fine équipe se réunit ce jeudi pour discuter de l'accord de libre échange avec les méchants américains. Étrange alliance entre droite libérale (Mariani) et extrême gauche socialiste (Sapir) ....

      https://fr-fr.facebook.com/events/867300316654541/?ref=3&ref_newsfeed_story_type=regular

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  3. Robert Marchenoir1 février 2015 à 20:32

    Ca me rappelle quelque chose en ce moment, mais quoi ?...

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  4. Ce blog est décidément un régal. Merci.

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