samedi 7 février 2015

Mesures actives.

Pour Oleg Kalugin les mesures actives sont "le cœur et l'âme du renseignement soviétique. Il ne s'agit pas de collecte de renseignement mais de subversion : les mesures actives servent à affaiblir l'Occident, à créer des tensions au sein des alliances entre pays occidentaux, en particulier de l'OTAN, à semer la discorde entre les alliés, à affaiblir les USA aux yeux des Européens, des Asiatiques, des Africains et des Sud-américains et ainsi préparer le terrain pour le jour où la guerre sera vraiment déclarée".

Dans son livre Spymaster, il donne quelques exemples concrets de ces mesures actives :

Notre station s'impliqua alors de manière plus intensive dans les "mesures actives", qui consistaient essentiellement à jouer de "mauvais tours" et à orchestrer des campagnes de désinformation. L'une de nos campagnes de "mesures actives" les plus agressives concerna les pays africains tout juste sortis de la colonisation, et où l'URSS et les USA rivalisaient déjà pour étendre leur influence. Notre station du KGB de New-York fit tout son possible pour créer des troubles dans le camp américain.

L'un de nos vilains tours consistait à envoyer des lettres racistes aux diplomates africains siégeant à l'ONU, ce plan avait été concocté au quartier général du KGB à Moscou et approuvé par le Comité Central du Parti. Notre équipe du KGB, après avoir enfilé des gants pour ne pas laisser d'empreintes digitales, tapa à la machines des centaines de lettres anonymes et les envoya à des douzaines de missions africaines à l'ONU. Ces lettres, supposément écrites par des suprémacistes blancs, étaient remplies de violentes diatribes racistes. Les diplomates africains publièrent ces lettres comme preuves de l'existence d'un racisme rampant aux USA, et les journalistes américains et étrangers reprirent mot pour mot des extraits de ces lettres. Les autres officiers du KGB travaillant comme correspondants aux USA, et dont je faisais partie, firent une couverture énorme de cette campagne de haine anti-noir. Je n'avais pas de scrupules à user de pareils subterfuges, je considérais qu'ils n'étaient qu'une arme supplémentaire dans la Guerre Froide.

Nos campagnes de mesures actives ne faisaient aucune distinction de race, de foi ou de couleur : nous en avions après tout le monde. Afin de montrer que les USA étaient un endroit hostile aux Juifs, nous écrivîmes des lettres anti-sémites aux leaders juifs américains. Mes coéquipiers payèrent des gens pour peindre des svastikas sur des synagogues à NewYork et à Washington. Notre station de New York recruta des gens afin qu'ils profanent plusieurs cimetières juifs. Je faisais bien sûr des reportages détaillés sur ces événements à mes auditeurs à Moscou, qui en écoutant mes émissions remerciaient sans doute le Seigneur ou le Camarade Lénine d'être nés dans un paradis socialiste et pas dans un foyer de tensions raciales tel que les USA.


Nos mesures actives ne connaissaient pas de limites ; nous n'avions même pas de respect pour les morts. Lorsque le Sécrétaire-Général de l'ONU Dag Hammarskjöld décéda dans un accident d'avion, nous fîmes tout notre possible pour faire croire que la CIA était responsable. Je relayais ces rumeurs sur Radio-Moscou, je disais que nos sources croyaient que la CIA voulait se débarrasser de Hammarskjöld parce qu'il voulait accorder trop de liberté aux pays d'Afrique Noire.

Afin de faire marquer des points à l'URSS dans la guerre de propagande et faire ainsi avancer la cause du socialisme, nos mesures actives à New York comprenaient aussi l'infiltration des mouvements de gauche et des mouvements nationalistes noirs. Plusieurs collègues et moi avions de bons contacts dans certaines organisations noires, et nous financions même un journal afro-américain, The Liberator. Nous y écrivions des articles racontant comment les USA prenaient le parti du régime raciste en Afrique du Sud et comment l'URSS avait résolu les problèmes raciaux. Je me liai d'amitié avec l'un des rédacteurs de The Liberator, et fis en sa compagnie plusieurs visites à Harlem, où j'étais le seul homme blanc dans tous les clubs que nous visitâmes. Je savais que notre propagande exagérait le niveau du racisme en Amérique, mais j'étais aussi le témoin des discriminations dont étaient victimes les Noirs. Encore un fois, je n'avais aucun état d'âme à créer autant de troubles que possible. Après tout cela faisait partie de mon travail.

L'un des personnages de gauche avec qui nous entretenions des relations étroites, et qui sans le vouloir rendit service au KGB, était M.S. Arnoni l'éditeur du journal The Minority of One. Survivant de l'Holocauste, sioniste convaincu, Arnoni était un homme éloquent et exubérant. The Minority of One était un magazine savant destiné à l'élite libérale américaine, et nous décidâmes de nous servir d'Arnoni pour faire avancer la cause de l'URSS en Amérique. Je fus présenté à Arnoni en tant que correspondant de Radio Moscou et nous nous entendîmes immédiatement en dépit qu'il fût bien plus âgé que moi. Il était très au fait de la situation en Israël, et au nombre de ses connaissances on ne comptait rien de moins que Golda Meir et David Ben Gourion, et je transmettais souvent à Moscou ses appréciations des événements au Moyen-Orient. Au bout d'un certain temps, je lui demandais si je pouvais écrire un article dans son journal. Il accepta. Il s'agissait en fait d'un article sur le militarisme américain écrit par le département de la propagande du KGB à Moscou. Lorsque je le montrai à Arnoni, même ce libéral pur jus le trouva trop pro-soviétique, je l'adoucis donc un peu. Il le publia sous un pseudonyme. Par la suite il publia plusieurs autres articles écrits par le KGB. [...]
Andropov a chargé Kalouguine de réhabiliter l'ancien espion Kim Philby tombé dans la dépression et l'alcoolisme afin de l'utiliser au bénéfice du KGB et de l'URSS.

Mais les tâches de Philby ne se bornaient pas aux cours (NdT : qu'il donnait à l'école du KGB) et aux relations publiques. Sa connaissance de la langue anglaise et du monde du renseignement faisait de lui un atout considérable pour le département des "mesures actives". Nous apportions à son appartement des documents que nous avions dérobés à la CIA ou au Département d'Etat. Il y insérait des paragraphes, par exemple à propos de plans de l'armée américaine de s'impliquer en Asie ou en Amérique du Sud, et y apposait le tampon "TOP SECRET" et les envoyait à des journalistes favorables à la cause soviétique en Europe ou dans des pays du tiers-monde.


Spymaster: The Highest-ranking KGB Officer Ever to Break His Silence by Oleg Kalugin and Fen Montaigne. 1995. Blake Publishing Ltd.

Traduit de l'anglais par mes soins.

Un exemple récent de mesures actives : "l'Ukraine vote une loi permettant que les déserteurs soient passés par les armes". Le journal américain Newsweek reprend ce canular sans aucune vérification.

Revoir : conférences de Yuri Bezmenov sur les méthodes de subversions du KGB.

2 commentaires:

  1. Robert Marchenoir7 février 2015 à 16:48

    Mes coéquipiers payèrent des gens pour peindre des svastikas sur des synagogues à NewYork et à Washington. Notre station de New York recruta des gens afin qu'ils profanent plusieurs cimetières juifs...

    Tiens, tiens, tiens... Le KGB n'aurait donc fait cela qu'aux Etats-Unis ? Pas en France, par exemple ? La France, où il y a sûrement eu des svastikas sur des synagogues, et où en tous cas la profanation du cimetière juif de Carpentras a connu l'écho que l'on sait ? La France, où ce livre n'a curieusement pas été traduit ? Bien sûr, personne, en France, ne peut s'intéresser aux mesures actives pratiquées par le KGB dans les pays occidentaux ! Les Français s'en moquent complètement ! Qui achèterait donc un pareil livre chez nous ?

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  2. Robert Marchenoir9 février 2015 à 23:43

    Je conseille aussi la biographie d'Edouard Limonov par Emmanuel Carrère (fils d'Helène Carrère d'Encausse), très instructive sur la Russie et les Russes en général.

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