mardi 3 février 2015

Le KGB en France.

Lorsque je pris la tête du Contre-espionnage extérieur en 1973, l'étendue de notre pénétration dans l'OTAN et dans les services de renseignements occidentaux m'apparut clairement, et elle était véritablement impressionnante. [...]

Bien que je susse avant de rejoindre le contre-espionnage que nous avions un important réseau d'agents en France, je fus toutefois surpris par le nombre de taupes haut-placées dont nous disposions dans les services d'espionnage, de contre-espionnage et dans l'armée. Durant mes années au contre-espionnage, nous pouvions nous vanter d'avoir des douzaines d'espions en France, la plupart d'entre-eux faisait partie des plus hauts responsables de leurs agences respectives. Ces agents avaient été pour la plupart de fervents communistes qui avaient approché nos services dès les années 40. Nos officiers les avaient découragés de devenir membre du Parti Communiste français et de faire quoi que ce soit qui pût trahir leur ligne idéologique. Ainsi ces taupes et leurs officiers-traitant attendirent patiemment qu'ils gravissent les échelons et atteignent des postes haut placés dans le renseignement ou l'armée. Dans les années 60-70, les services secrets et l'armée française étaient devenus de vraies passoires ; la situation était si catastrophique que les Américains durent renoncer à faire confiance aux Français.

Certaines de ces taupes françaises furent découvertes. L'une des plus célèbres fut Georges Pâques, qui travaillait à l’État-major français et au quartier général de l'OTAN à Paris (jusqu'à ce que les Français coupent les liens avec cette organisation en 1966) et qui fournissait au KGB les plans de bataille de l'OTAN en Europe de l'ouest. Mais de nombreux agents communistes français ne furent jamais découverts. La plupart avait 50-60 ans quand je devins directeur du contre-espionnage extérieur, et il ne fait aucun doute qu'ils avaient pris leur retraite quand l'URSS s'effondra en 1991.


Je fis le voyage à Paris au milieu des années 70 pour rencontrer l'un de nos principaux agents au sein du renseignement français, agent qui avait commencé à travailler pour nous en 1946. Nous le fîmes entrer secrètement dans l'ambassade d'URSS caché dans la voiture de l'Ambassadeur. L'officier français arriva tôt dans la soirée, et nous discutâmes jusqu'à l'aube. Mon but n'était pas seulement de débriefer un agent qui travaillait pour nous depuis des années et qui était d'une loyauté à toute épreuve. Nous pensions aussi qu'il aimerait rencontrer le chef du contre-espionnage soviétique, et je le félicitai pour l'aide précieuse qu'il nous avait fourni au fil des années.[...]

Ma rencontre avec cet agent français à Paris fut des plus mémorables, nous mangeâmes, nous bûmes et nous discutâmes jusqu'au point du jour. Vers la fin de notre conversation, le Français sortit un pistolet et me dit : " Si quelque chose m'arrivait, j'ai toujours ça."

"Mais il ne vous arrivera rien." le rassurai-je. En effet, lui et d'autres comme lui opéraient dans la plus parfaite impunité depuis très longtemps.

Lors de mon séjour à Paris, je rencontrai un de nos officiers-clef, que nous appellerons Evgeny. Il travaillait officiellement pour l'UNESCO à Paris, et était le principal officier traitant des taupes infiltrées dans les services de renseignements français. Il voyageait dans la capitale française avec facilité et dans la plus totale impunité, rencontrant ses sources françaises et collectant des informations cruciales pour le KGB.[...]

Nous avions infiltré si profondément les services secrets français que nous étions capables de voir clairement à quel point ces services étaient inefficaces. Les Français disposaient d'un grand nombre d'agents de par le monde, en particulier dans des villes comme New-York ou Londres, mais de toute évidence la productivité des espions français laissait à désirer. Il ne faisait aucun doute que de tous les services de renseignement ennemis, les services secrets français étaient les plus faibles et les plus inefficaces.

Spymaster: The Highest-ranking KGB Officer Ever to Break His Silence by Oleg Kalugin and Fen Montaigne. 1995. Blake Publishing Ltd. (pp 167- 169)

Traduit de l'anglais par mes soins.

Relire : Faux-diplomates, pseudo-journalistes, barbouzes : l'offensive des espions de Poutine en France

9 commentaires:

  1. Des espions inefficaces mais cela n'empêchait pas de les recruter... C'est quand même paradoxal non...

    Ceci dit, sur les agents de l'étranger, peu de choses ont changé, ils sont toujours aussi nombreux!!

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    1. ...comme par exemple l'oligarque Vladimir Iakounine (exKGB comme son pote, l'autre Vladimir). http://dialoguefrancorusse.com/fr/association/notre-mission.html ,
      tranquille en France, avec le traitre Mariani, alors même qu'il est sur la "liste noire" des américains

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    2. @Tarkan : ce n'est pas tant leur efficacité professionnelle que leur capacité à fournir des informations intéressantes qui est recherchée par le KGB. La taupe en question peut être un parfait benêt et même un sous-fifre pour peu qu'elle ait accès à des infos top-secrètes, et qu'elle sache les transmettre avec un peu de discrétion, elle fera l'affaire.

      Ailleurs dans ce livre, Kalouguine cite l'exemple d'un simple préposé à la déchiqueteuse papier qui travaillait au quartier général des services de renseignements de la Navy. Il était chargé de détruire des documents confidentiels, il faisait simplement semblant et vendait les docs au KGB, pas vraiment le profil d'un James Bond...

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    3. Symmaque;

      bien sûr, je ne remets pas en cause le procédé. Sauf que pour dénigrer systématiquement les services étrangers, ils sont fortiche. Parce que quand je vois l'état des services de renseignements dans d'autres pays de l'OTAN, je me dis qu'on est pas si mal loti...

      Évidement, la France a toujours été le ventre mou de l'Europe où la propagande russe fait des ravages, avec l'Italie également, les partis communistes respectifs ont juste changé de noms, petit toiletage idéologique, et c'est reparti pour un tour...

      Je suis sidéré du manque de réactions de nos gouvernants concernant ce problème. Car ici aussi, on parle de sécurité nationale!!

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  2. Robert Marchenoir5 février 2015 à 20:53

    C'est marrant, je viens de lire ce passage il y a à peine quelques jours, grâce au module d'Amazon qui permet de feuilleter les livres en vente... (et qui est très efficace, grâce aux tables des matières et des index, en général compris dans les extraits lisibles gratuitement).

    Notez que cet ouvrage, sauf erreur de ma part, n'a jamais été traduit en français. Comme c'est curieux et comme c'est bizarre... Aucun rapport avec les faits rapportés ci-dessus, bien sûr !

    Parmi les autres livres marquants de transfuges notables du KGB et des services secrets des pays de l'Est, n'ayant jamais été édités en France (là encore, à moins d'un éventuel démenti) :

    Disinformation, de Mihaïl Ion Pacepa, chef des services secrets roumains ayant fait défection aux Etats-Unis. Porte sur la période de la guerre froide, mais permet de comprendre pourquoi la propagande de Poutine rentre comme dans du beurre en Occident ! Ne ratez pas le hoax spectaculaire du KGB sur les "incendies racistes d'églises noires aux Etats-Unis", qui a réussi au-delà de toute espérance, embobinant jusqu'à Bill Clinton !

    The Mitrokhin Archive, tiré des copies manuscrites de documents faites pendant 30 ans par l'archiviste du KGB Vasili Mitrokhin avant de passer en Grande-Bretagne. Le premier volume couvre en particulier l'activité des partis communistes d'Europe de l'ouest.

    C'est sûrement un hasard si ces trois ouvrages de référence, gravement incriminants pour les "compagnons de route" français et la gauche française en général, sont indisponibles en France ! C'est sûrement aussi un hasard si l'examen des rayons "sensibles" de toute grande librairie "intellectuelle" française (histoire, politique, économie, sociologie, religion...) donne l'impression de se retrouver dans la bibliothèque de formation des militants d'un parti d'extrême-gauche !

    Et il ne s'agit là que de trois titres que j'ai spécifiquement cherchés ; si ceux-là sont superbement ignorés par les éditeurs français, je suppose que d'autres ouvrages de référence du même genre sont dans le même cas.

    En revanche, j'ai trouvé, sans chercher et sans forcer, dans trois grandes librairies indépendantes, intellectuelles, savantes, prestigieuses, de renommée nationale et tout ce qu'on voudra, les titres d'un éditeur parfaitement inconnu nommé les éditions Delga, qui s'avère être à l'examen ni plus ni moins qu'un éditeur de propagande marxiste, de la variété la plus grossière et la plus antédiluvienne :

    http://editionsdelga.fr

    Parmi les "livres" qui sont en réalité des tracts communistes, on trouve, par exemple :

    Ukraine, le coup d'Etat fasciste orchestré par les Etats-Unis

    J'ai eu la curiosité de feuilleter ce précieux opuscule. Il est écrit par un Français, dont le seul bagage académique en rapport avec le sujet consiste à être... professeur de mathématiques à Hong-Kong. Grand connaisseur de l'Ukraine, donc, de la Russie, des "coups d'Etat fascistes" et des Etats-Unis. Le livre se conclut sur un "scénario" censé révéler le pot-aux-roses, celui que "les médias du système" nous cachent. L'auteur ne fait même pas semblant de présenter un dossier crédible : il écrit noir sur blanc que son "scénario" imagine la façon dont les choses ont pu se passer d'après lui. C'est une fiction de bout en bout, qui ne s'appuie pas sur le moindre fait, et ça ne le gêne nullement de l'avouer.

    Amusant également :

    Khrouchtchev a menti, qui soutient la thèse que le rapport Khrouchtchev est mensonger, l'auteur prenant la défense de Staline injustement accusé.

    Le socialisme trahi : les causes de la chute de l'Union soviétique. L'un des deux auteurs est membre du parti communiste américain.

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    1. héhé les grands esprits se rencontrent je viens juste de commander les deux bouquins que vous citez :D
      Sinon je suis en train de traduire les extraits du bouquin de Kalouguine qui parlent des mesures actives, je vais essayer de les mettre en ligne dans la soirée.

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  3. Robert Marchenoir6 février 2015 à 15:31

    Selon la bonne vieille règle voulant que les spécialistes d'un pays, d'une religion ou d'une culture ont tendance à devenir ses apologistes, Hélène Carrère d'Encausse sort quelques assertions stupéfiantes dans une interview au Figaro. Exemple :

    "N'oublions pas que le feu a été allumé, en février 2014, lorsque le nouveau Parlement ukrainien, la Rada, a prétendu refuser aux russophones des régions peuplées de Russes l'usage de leur langue. Cette décision souleva la Crimée et offrit à Vladimir Poutine la possibilité de s'en emparer."

    Corrigez-moi si je me trompe : c'est un mensonge pur et simple, n'est-ce pas ? Il n'a jamais été question de refuser aux Ukrainiens russophones l'usage de leur langue ? Quel était le contenu de cette fameuse loi, qui n'a d'ailleurs jamais été adoptée ? Et quel est le pourcentage d'Ukrainiens qui parlent le russe, que ce soit de façon exclusive, de préférence à l'ukrainien, ou alternativement à l'ukrainien ? 80 % ? 100 % ?

    Quant à une Crimée qui se serait prétendument "soulevée" contre Kiev, Igor Girkin lui-même, qui a participé à l'annexion, vient de déclarer le contraire !

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    1. La question de l' interdiction de la langue russe fut un des prétexte qu'a utilisé la Russie pour envahir voler la Crimée. Or, cette interdiction, si elle fut brièvement évoquée, a été rapidement rejeté par le pouvoir ukrainien.
      Dans la vidéo n°3 que j'avais posté à l'année dernière, Ioulia Shukan aborde cette question de la langue russe : http://plan-04.blogspot.fr/2014/04/analyse-de-la-crise-ukrainienne-par.html

      Lire aussi l'interview du premier ministre ukrainien.
      - Le journaliste : "Certains disent que le nouveau pouvoir aurait commis un autre péché originel en proposant tout de suite une loi abolissant le russe comme seconde langue officielle de l’Ukraine.'

      - Iatséniouk : "Ce sont, là encore, des bêtises. La Constitution ukrainienne, adoptée en 1996, garantit la libre utilisation et la protection de la langue russe. Une chose est vraie : dès la fuite de Ianoukovitch, certaines forces politiques ont fait voter l’abolition d’une loi floue sur les langues des minorités nationales, adoptée sous le précédent régime. Le but était de la remplacer par une autre, plus claire. Mais, comme nous voulions éviter toute tension sur ce sujet, le président intérimaire n’a pas ratifié ce texte controversé. Voilà toute l’affaire, qui n’a duré que quelques heures.
      Pourtant, les Russes continuent d’utiliser ce prétexte. Poutine dit qu’il veut protéger les minorités russophones. Je lui réponds ceci : comme la plupart des gens en Ukraine, ma femme et mes enfants parlent russe, mais ils n’ont nul besoin de la protection du Kremlin !"
      http://tempsreel.nouvelobs.com/monde/20150129.OBS1147/ukraine-monsieur-poutine-fichez-le-camp.html

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    2. C'est évidemment un mensonge grossier. Il n'a jamais été question d'interdire d le russe, ce qui reviendrait à ôter la parole à 60% de la population.

      Carrère d'Encausse participe à la story telling du Figaro qui soutient de plus en plus ouvertement la position russe. D'ailleurs, cette femme n'a rien fait de bon depuis des années, à l'image d'un Grasset, ils se reposent sur leur "gloire" passée...

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