jeudi 19 février 2015

La part russe du bolchévisme.

A la question : "Qui de Staline ou de Lénine était le plus dur ?", Molotov, le seul dirigeant bolchévique ayant servi les deux maîtres, répondit sans hésiter : "Lénine bien-sûr !" avant d'ajouter : " C'est lui qui nous a tous formé."

C'est ici que l'on peut poser une question troublante qui peut choquer les Russes attachés au grand passé de leur patrie. Mais, en dépit du respect que l'on éprouve pour leurs sentiments, la question ne peut être éludée. La tyrannie stalinienne n'est-elle pas en partie l'héritière d'une certaine "culture" russe d'oppression dont témoignent plusieurs tsars despotiques, Ivan IV le Terrible ou Pierre le Grand, personnages géniaux mais déséquilibrés et passablement sanguinaires.

Cet héritage trouve son origine dans la période de domination mongole (1223-1480). Au-delà de cette époque, la noblesse russe ne jouira jamais des libertés et des privilèges de la noblesse féodale européenne. En Russie, le tsar est le seul possesseur de la terre et toute la population est soumise à la servitude, y compris la noblesse. Derrière les murs rouges de son Kremlin, l'autocrate est aussi isolé et méfiant que les khans mongols. En instituant l'opritchina, Ivan IV le Terrible créera un système policier et terroriste qui, toutes proportions gardées, apparaîtra comme une anticipation de la Tchéka léniniste et stalinienne. Plus tard, Pierre le Grand privera la noblesse russe de la moindre autonomie. Il faut attendre Catherine la Grande et la Charte de 1785 pour voir supprimer les châtiments corporels appliqués aux nobles et pour que leur soient accordées, en échange du service de l'Etat, des terres en pleine propriété. A partir de cette grande impératrice, la Russie présentera toujours deux visages. Un visage européen, c'est celui que décrit Joseph de Maistre durant ses années d'exil à Saint Pétersbourg, sous le règne d'Alexandre 1er. L'autre visage est marqué par la longue période mongole. C'est celui que découvrira le marquis de Custine en 1839. Venu visiter la Russie de Nicolas 1er dans les dispositions les plus favorables, il en repartira indigné, en adversaire de l'autocratie. Sa description des mœurs policières semble annoncer ce que l'on connaîtra sous le communisme, massacres en moins.


Il ne s'agit pas de faire le procès du passé russe. La violence est inhérente à l'histoire et tous les peuples européens en ont fait un grand usage dans les périodes troublées, mais chacun suivant un mode opératoire particulier. Savonarole n'appartient qu'à l'Italie, Cromwell à l'Angleterre et Robespierre à la France, comme Nétchaïev, Lénine et Staline n'appartiennent qu'à la Russie. Il n'y a donc pas ici de jugement de valeur ni de jugement moral, mais le désir de comprendre. Chaque peuple a une histoire et une culture politique spécifiques. C'est la connaissance de cette réalité dans le cas français qui a permis à Tocqueville d'identifier dans le centralisme de l'Ancien Régime les causes de la Révolution. Il n'y a pas en ce domaine de modèles universels, mais des pratiques nationales différentes. Ce qui au début de ce chapitre de l'histoire révolutionnaire russe, montre que le fanatisme, la pratique de la terreur, le cynisme absolu et l'esprit de conspiration (la Konspiratsia), qui ont tant marqué le bolchévisme, appartiennent à l'histoire russe. On ne peut donc exclure un héritage politico-culturel national dans la tyrannie apparemment démente de Staline, ne serait-ce qu'en raison également du réel fatalisme russe qui ne prédispose pas à la révolte. Si la pratique jacobine de la Révolution française a ultérieurement servi de modèle à d'autres révolutionnaires en Europe, à plus forte raison, le modèle bolchévique du parti-état et de la terreur de masse, enseigné dans les écoles du Komintern, s'est-il ensuite imposé partout où les communistes ont pris le pouvoir, en Europe de l'est, en Chine, en Corée du Nord, au Vietnam, au Cambodge, à Cuba ou en Éthiopie. Cela s'est fait avec des variantes dans l'horreur qui tiennent au cadre historique et à la culture politique de chaque peuple.


Dominique Venner - Le Siècle de 1914 – 21 avril 2006. (pp 132-134)

2 commentaires:

  1. Robert Marchenoir20 février 2015 à 10:10

    Cela justifie le jugement de Samuel Huntington (souvent caricaturé et mis en cause sur l'islam, mais oublié sur ce point) selon lequel le monde russe n'appartient pas à la civilisation occidentale.

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  2. Robert Marchenoir20 février 2015 à 10:38

    Russians are Europeans of a sort, they look rather like us, but they certainly don’t think and act like us, and this is disconcerting to Europeans, and many Americans, at a level that cannot be easily expressed. The white caveman of progressive nightmares is back, and his name is Vladimir Putin.

    http://20committee.com/2015/02/19/why-the-west-is-losing/

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