dimanche 7 décembre 2014

Pourquoi la Russie qualifie-t-elle de "désescalade" l'emploi de frappes nucléaires limitées ?

Depuis le début de la guerre en Ukraine, la Russie a multiplié les incursions dans les espaces aériens des pays baltes et scandinaves, ainsi qu'au Japon et aux USA. Ces démonstrations de force impliquaient des chasseurs mais aussi des bombardiers stratégiques Tu-95 et Tu-22. Le 7 décembre (date de publication de cet article) l'Armée de l'air lituanienne annonçait que 4 Tu-95 et 2 Tu-22 avaient été interceptés au-dessus de la mer baltique. Les services secrets danois ont même révélé que la Russie a simulé des bombardements sur l'île de Bornholm l'été dernier. Il s'agissait du plus important exercice militaire russe visant la région baltique depuis la fin de la Guerre Froide.

En octobre dernier, des analystes russes et polonais s'inquiétaient de la possibilité que la guerre en Ukraine dégénère et nous entraîne au bord d'un conflit nucléaire. La Russie pourrait en effet décider d'utiliser l'arme atomique en cas d'implication directe des Occidentaux dans la guerre qu'elle mène en Ukraine. Cette crainte vient de la doctrine dite de "désescalade" mise en place par la Russie au début des années 2000 et qui consiste à faire planer la menace de frappes nucléaires limitées, dans le but de dissuader les Occidentaux d'intervenir dans des zones que la Russie considère comme sa chasse gardée. Depuis une dizaine d'année la Russie procède donc à des simulations de frappes nucléaires sur les pays occidentaux, sur la Pologne par exemple lors des exercices Zapad, ou encore sur la Suède chaque fois que celle-ci participe à des exercices conjoints avec l'OTAN.

L'article qui suit nous éclaire sur la genèse de cette doctrine, sa mise en œuvre et ses conséquences sur la course aux armements. (article paru en mars 2014) 


En 1999, à une époque où la guerre semblait vouloir reprendre en Tchétchénie, Moscou regardait avec inquiétude l'OTAN mener une campagne de frappes de haute-précision en Yougoslavie. Les capacités conventionnelles des USA et de ses alliés semblaient bien supérieures aux capacités des Russes. Et parce que les problèmes sous-jacents à la guerre du Kosovo semblaient presque identiques à ceux de la guerre de Tchétchénie, Moscou se mit à s'inquiéter vivement au sujet d'un possible ingérence américaine dans ses frontières.

Dès l'année suivante, la Russie avait mis au point une nouvelle doctrine militaire dont la principale innovation était le concept de "désescalade". L'idée était que, si la Russie était confrontée à une attaque conventionnelle à grande échelle qui excédait ses capacités défensives, elle pouvait répondre par des frappes nucléaires limitées. Jusqu'à maintenant la Russie n'a jamais évoqué publiquement la possibilité d'utiliser la désescalade en réponse à un conflit particulier. Mais la doctrine russe a probablement limité les choix de l'Occident pour répondre à la guerre de Géorgie en 2008. Et elle est certainement toujours dans l'esprit des dirigeants occidentaux aujourd'hui, les incitant à la retenue alors qu'ils préparent leur réponse aux événements d'Ukraine (l'article fut publié en mars 2014).


Un changement de donne.

La doctrine de désescalade représente la réémergence de l'importance des armes nucléaires dans la stratégie défensive après une période où leur prépondérance avait diminué. A la fin de la Guerre Froide, la Russie et les USA virent diminuer leur crainte de voir l'autre camp lancer une attaque nucléaire à grande échelle de manière inopinée. Les armes nucléaires commencèrent dès lors à jouer principalement un rôle politique dans les relations entre les deux pays. Elles devinrent le symbole d'un statu, ou une assurance contre les impondérables. Elles étaient une garantie ultime de sécurité, mais étaient toujours en arrière plan, quelque chose dont on se servirait jamais.

C'est alors qu'un nouveau défi qui commença à se faire jour dans l'esprit des dirigeants politiques, des officiers et des experts en sécurité russes. Ce défi était la puissance militaire conventionnelle des USA. La démonstration de cette puissance fut faite pour la première fois lors de la Guerre du Golfe de 1990-1991, mais le véritable déclencheur fut la guerre du Kosovo. En Yougoslavie, les USA utilisèrent des armes conventionnelles modernes et de haute-précision qui produisirent des résultats très probants avec des dommages collatéraux très limités. Ces systèmes d'armes conventionnelles, à la différence des armes nucléaires, étaient parfaitement utilisables.

La réponse russe, qui commença avant même la fin du conflit du Kosovo, fut de développer une nouvelle doctrine militaire. Cette initiative se fit sous la supervision de Vladimir Poutine, qui était à l'époque secrétaire du Conseil de Sécurité russe, un organe similaire au Conseil de Sécurité Nationale au USA. Au moment de son adoption au printemps 2000, c'est Poutine, devenu président, qui la ratifia.

Cette doctrine introduisait la notion de désescalade, une stratégie qui prévoyait que la perspective de frappes nucléaires limitées contraindrait l'adversaire à accepter le retour au status quo ante. Une telle menace est censée dissuader les USA et ses alliés d'intervenir dans des conflits qui représentent un enjeu important pour la Russie, en ce sens c'est surtout une doctrine défensive. Mais pour être efficace il fallait que cette menace soit crédible. Dans ce but, la Russie conduisit des exercices de grande ampleur au début des années 2000 qui comprenaient la simulation de frappes nucléaires limitées.

La doctrine de la désescalade repose sur une réinterprétation du niveau d'intensité de l'usage de l'arme nucléaire. Pendant la Guerre Froide, la dissuasion signifiait la menace d'infliger des dommages inacceptables à un ennemi. La stratégie russe de la désescalade prévoit à la place d'infliger des "dommages sur-mesure", qui sont définis comme étant "le dommage [qui est] subjectivement inacceptable pour l'adversaire [et] qui excède les bénéfices que l'agresseur espère tirer de l'usage de la force militaire." L'efficacité de la menace de causer des "dommages sur-mesure" suppose un asymétrie dans les enjeux du conflit. Le point de vue de Moscou quand il a adopté cette doctrine était que les USA pourraient vouloir intervenir en faveur des rebelles tchétchènes (par exemple) pour diverses raisons. Mais cette intervention ne se ferait pas au prix d'un échange de frappes nucléaires. Pour la Russie, au contraire, l'enjeu serait beaucoup plus élevé et elle trouverait le risque d'un échange de frappes nucléaires beaucoup plus acceptable. En effet, au début des années 2000, les experts militaires russes écrivaient qu'une interférence américaine dans la guerre de Tchétchénie aurait pu entraîner un risque d'usage des armes nucléaires.

Cette nouvelle stratégie ne vient pas de nulle part. Ses bases conceptuelles trouvent leur origine dans les deux ouvrages référence de Thomas Schelling La Stratégie du Conflit et Armes et Influence. Au niveau opérationnel, la stratégie emprunte à la doctrine américaine des années 60, qui envisageait l'usage limité de l'arme nucléaire pour contrer les agressions rampantes des Soviétiques (comme on le trouve dans un document de 1963 du Conseil National de Sécurité, “The Management and Termination of War with the Soviet Union”).

Où et comment ?

Le sens commun nous laisse penser que l'usage limité de l'arme nucléaire dans le but s'assurer la désescalade implique l'emploi d'armes non-stratégiques à courte portée. Mais il semble que cela ne soit pas le cas. En 2003, le Ministre de la Défense russe a publié un livre blanc qui décrivait la doctrine dans ses moindres détails. Le livre blanc mettait l'accent, entre autres choses, sur le fait qu'en raison de la capacité des USA à utiliser ses armes de haute-précision à grande distance, la Russie devait elle-aussi développer la capacité de dissuader les USA de le faire, au moyen de ses propres armes à longue-portée.

En conséquence, les simulations d'utilisation limitée de frappes nucléaires comprenaient l'emploi de vecteurs longue-portée, surtout des missiles intercontinentaux mais aussi de bombardiers moyenne-portée. Ces simulations étaient faites de telle manière que l'on pouvait déterminer les cibles qui étaient visées, il semble qu'elles se trouvaient un peu partout dans le monde : Europe, Pacifique, Asie du Sud-Est, Océan Indien et même sur le territoire américain. Les cibles semblent comprendre des centres de commandement, des bases aériennes et des porte-avions depuis lesquels les USA pourraient mener des missions aériennes contre la Russie. En d'autres termes, dans le cadre de frappes limitées, la Russie semblent se focaliser sur des objectifs militaires plutôt que sur la population ou sur des centres économiques qui constituaient les cibles privilégiées pendant la Guerre Froide.

Il est important de noter que cet usage limité des armes nucléaires s'applique seulement à des conflits qui opposent la Russie à une autre puissance nucléaire. Lorsque la Russie préparaient l'édition 2010 de sa doctrine militaire, certains proposèrent la possibilité que l'emploi de l'arme nucléaire s'étende à des conflits plus limités tels que la guerre de 2008 contre la Géorgie, mais ces propositions furent rejetées. En fin de compte, la doctrine de 2010 restreignait les conditions dans lesquelles on pouvait recourir à l'arme nucléaire. Alors que le document de 2000 prévoyait d'autoriser leur usage "dans des situations critiques pour la sécurité nationale" de la Russie, le document de 2010 le limitait aux situations dans lesquelles "l'existence-même de l'état est menacée". En d'autres termes, la composante nucléaire reste inchangée par rapport à l'an 2000.

La leçon a-t-elle été retenue ?

Les armes nucléaires attirent l'attention et génèrent de la peur. Mais leur utilité est limitée. En dehors des circonstances les plus extrêmes, les dommages qu'elles peuvent causer sont trop grands et trop horribles pour que la seule menace de leur usage soit suffisamment crédible. De plus, la dissuasion nucléaire est fondamentalement une stratégie défensive, capable d'empêcher une attaque mais incapable de servir de support à une politique étrangère proactive. Les USA, grâce à la puissance de leur armement conventionnel, sont capables de mener une politique étrangère proactive, ce qui est depuis longtemps le désir des politiciens et des chefs militaires russes.

La version de 2000 de la doctrine militaire russe caractérisait l'emploi des frappes nucléaires limitées comme une mesure temporaire, sur laquelle on ne s'appuierait que jusqu'au moment où la Russie pourrait développer une capacité de frappes conventionnelles plus moderne, comparable à celle dont disposent les USA. La Russie a tenté de développer de telles capacités pendant plus de 10 ans. Les progrès étaient lents à cause d'un manque chronique de financement et de l'état déplorable de l'industrie de défense russe. Les mauvaises performances des forces conventionnelles russes pendant la guerre de Géorgie en 2008 ont conduit certains à s'interroger sur la capacité de la Russie à un jour égaler les USA dans le domaine de l'armement conventionnel. Mais Moscou a tiré des leçons de son expérience géorgienne et les efforts de modernisation se sont intensifiés ces cinq dernières années.

Aujourd'hui la Russie peut se vanter de posséder des missiles de croisières longue-portée, des missiles balistiques et de croisière à courte portée ainsi que des bombes guidées. Théoriquement, les missiles de croisières peuvent porter une tête nucléaire, mais leur rôle sera principalement conventionnel. De plus, le système de satellites GLONASS permet maintenant le ciblage de précision et la communication partout dans le monde. La Russie a aussi commencé à développer une capacité de frappe globale, semblable au Prompt Global Initiative des USA, sous la forme de nouveaux missiles balistiques intercontinentaux dont l'armée a dit qu'ils serviraient principalement à porter des ogives conventionnelles.

Les manœuvres militaires de l'année dernière, dénommées Zapad (Ouest) 2013, étaient semble-t-il les premiers exercices militaires à grande échelle à ne pas comporter de simulation de frappes nucléaires. C'est un indice que Moscou a acquis plus de confiance dans ses capacités conventionnelles. A mesure que ces capacités vont s'améliorer, la Russie est susceptible de devenir moins dépendante de l'arme nucléaire. Mais ce changement pourrait altérer de manière importante la sécurité de la zone eurasiatique.

Si la Russie devient capable de projeter ses forces armées de la même manière que les USA l'ont fait au Kosovo, en Irak et en Libye, Moscou est susceptible de s'engager dans une politique étrangère plus agressive. Cela pourrait en réaction affecter la politique de l'OTAN. L'alliance, qui dépend en grande partie de la puissance militaire conventionnelle des USA, a réussi à réduire, mais pas à éliminer, sa dépendance de l'arme nucléaire. Mais si la Russie commence à se rapprocher des USA dans le domaine des armes conventionnelles, il se pourrait que pour certains pays de l'OTAN l'arme nucléaire retrouve l'importance qu'elle avait auparavant.

Ainsi, il n'est pas bon pour la sécurité internationale que la Russie dépende des armes nucléaires, mais l'alternative la plus probable à cette dépendance ne l'est pas davantage. Pour éviter une nouvelle course aux armements, cette fois autour des armes conventionnelles qui sont moins terrifiantes mais sont donc d'un usage plus aisé, il faudrait commencer de travailler sur un système de contrôle de l'armement qui porte aussi sur les armes conventionnelles offensives et défensives. Malheureusement la majorité du Congrès US refuse d'envisager le contrôle d'une catégorie d'armes dans laquelle les USA ont aujourd'hui l'avantage. Mais comme l'histoire l'a montré aucun avantage technologique ne dure pour toujours. Espérons que ceux qui ont le pouvoir d'empêcher une nouvelle course aux armements tirent des leçons de l'Histoire avant qu'il ne soit trop tard.

Traduit de l'anglais par mes soins. 

Source.

1 commentaire:

  1. 11/12/2014 : La Suède réintroduit les exercices militaires pour ses anciens conscrits. Raison invoquée : « Le monde a changé, dans un sens négatif, du fait en partie du réarmement de la Russie, en partie de l'annexion de la Crimée, et en partie du conflit armé en Ukraine ».
    Source : http://www.lemonde.fr/europe/article/2014/12/11/la-suede-reintroduit-les-exercices-militaires-pour-ses-anciens-conscrits_4539028_3214.html

    RépondreSupprimer