samedi 8 novembre 2014

Le clan des Tchékistes : un état dans l'état.

L'élite politique à la tête de laquelle se trouve V Poutine, est de plus en plus composée de vétérans du KGB / FSB. Personne ne sait combien de personnes travaillaient pour ou avec le KGB lors de l'effondrement de l'URSS en 1991. Cette information n'a jamais été révélée dans un pays où aucune lustration, même rudimentaire, n'a été entreprise.

La journaliste Yevgenie Albats dans son livre de 1992 "Un état dans l'état", estimait à 720.000 le nombre de personnes travaillant pour l'agence dans tout l'URSS, et à quelque 2,9 millions le nombre de ceux qui "coopéraient" avec elle. Dans une large mesure, et peut-être à un point qu'il est difficile de concevoir, ces gens dirigent aujourd'hui la Russie et semblent déterminés à bâtir un système non-démocratique de contrôle de la politique et de l'économie, qui pourrait s'installer de manière durable.

La sociologue Olga Kryshtanovskaya estime que 26% des principaux acteurs du monde économico-politique sont des siloviki, le terme qui désigne les individus issus des services de sécurités gouvernementaux ou de l'armée. Si l'on compte tous ceux qui ont des liens avec les services de sécurité, selon Kryshtanovskaya la proportion monte alors à 78% des élites.

L'avènement des Tchékistes.

Au sommet de cette grande pyramide du pouvoir se tiennent ceux qui, comme le Président Poutine, ont été formés et socialisés par le KGB dans les années 70. C'est à cette époque que Youri Andropov donnait un souffle nouveau à l'agence en  remettant à l'honneur le sens du devoir et en lui rendant sa fierté, après la révélation partielle, dans les années 50 et 60, des crimes commis par la police secrète sous Lénine et Staline.

Bien qu'il soit exagéré de qualifier cette organisation de conspiration, elle constitue un réseau ou plutôt une communauté de professionnels qui partagent un état d'esprit commun. C'est une communauté d'entre-aide qui partage des valeurs communes, une vision du monde commune et une approche commune de la manière de résoudre les problèmes. Albats, dans le numéro de ce mois-ci de Новое Время, décrit ce groupe comme "une union d'individus liés par un passé commun, une éducation commune et même un langage et une gestuelle communs...".

Il est important de distinguer le siloviki ordinaire, un terme vague qui englobe un large spectre d'opinions dans le milieu nationalisto-patriotico-militaire, du tchékiste, produit du KGB, qui dirige le développement économique et politique de la Russie et qui se considère comme le sauveur messianique de la Russie et [son protecteur] contre toutes sortes d'ennemis extérieurs.


Le terme "tchékiste" vient de l'abréviation russe ChK (prononcer tchéka), ou Commission Extraordinaire, qui était l'organisation originelle de la police secrète mise en place sous Lénine par le sadique Félix Djershinsky.  Cet acronyme résonna de nouveau lors du coup d'état d'août 1991 mené par le KGB contre le président Gorbachev, où les putchistes s'étaient donnés le nom de Comité d'Etat pour les Situations d'Urgence (GKChP). Dans un discours de 1967, Andropov louait chez Dzerjinski "l'homme infiniment dévoué à la révolution et impitoyable envers ses ennemis". Dzerjinski lui-même écrivait en 1919 que "je sais que nombreux sont ceux pour qui il n'existe pas de nom plus terrifiant que le mien".

L'ennemi est partout.

Ignorant l'histoire sombre de la ChK, faite de terreur et de répression politique, le tchékiste moderne est fier de porter cette étiquette. Comme l'écrivait en 2004 dans Komsomolskaya Pravda le directeur du Comité Fédéral Anti-drogue, Viktor Tcherkesov : "Je reste fidèle à une chose essentielle : au sens de mon travail en tant que tchékiste, au sens de mon destin de tchékiste. Comme chacun le sait, je n'ai pas renié cette foi aux pires moments des attaques démocratiques au début des années 90. Je ne vais pas la rejeter maintenant". Le député Anatoly Yermolin, longtemps agent du KGB et diplômé de l'Académie Andropov du KGB, et qui appartient aujourd'hui au Comité des Affaires Etrangères, disait à RFE/RL le 10 octobre dernier : "J'aime le mot [tchékiste]. Je m'y suis habitué lors de mes longues années de service dans les unités tchékistes".


Poutine décore le Maréchal Yazov, un des auteurs du coup de 1991.

L'état d'esprit tchékiste possède un grand nombre de facettes qui influencent la manière dont ce réseau mène le développement de la Russie. D'abord et avant tout, l'état d'esprit tchékiste est fondamentalement martial, cela vient des origines mêmes de la ChK et cette tendance s'est renforcée tout au long de la Guerre Froide. "Notre profession, bien sûr, est celle d'un militaire", écrivait Cherkesov dans cet article de 2004. Cette mentalité influence la perception du monde qu'a le tchékiste : des développements sur la scène internationale aux disputes politiques internes ; donnant parfois aux actes et aux déclarations du tchékiste une teinte de paranoïa. "L'effondrement de la communauté tchékiste -le système qui assure la sécurité du pays- est indispensable aux ennemis de notre sécurité", écrit Cherkesov. Il continue, évoquant le besoin de "nettoyer [...] les virus anti-état et anti-société qui ont infecté notre société". En 1994, le Major Général du KGB Boris Solomatin écrivait dans "Trud" que "à cause des efforts de certains journalistes et de certains politiciens, les officiers des services de sécurité sont en train de devenir des parias dans leur propre état".

Parmi les nombreux "ennemis" par qui les tchékistes se sentent menacés, les USA occupent une place de choix et sont couramment appelés "l'ennemi principal" par le KGB. De nombreux tchékistes croient que les USA sont déterminés à soumettre la Russie, quand ce n'est pas à la découper en des entités microscopiques. La guerre en Afghanistan dans les années 80, fut le conflit direct le plus soutenu entre la CIA et le KGB, et l'humiliation de la "défaite" du KGB ainsi que la manière cavalière qu'ont les Américains de le leur rappeler, ne peuvent avoir été oubliées par les successeurs d'Andropov. Certains des tchékistes les plus influents, membres du cercle intime de Poutine, dont le chef adjoint de l'administration présidentielle Viktor Ivanov et le directeur de l'Agence de la Réserve Fédérale Aleksandr Grigoriev, ont servi en Afghanistan.

Coûte que coûte.

L'état d'esprit martial des tchékistes donne à leur pensée une propension à la téléologie : la fin justifie les moyens. Se sentant encerclés par des ennemis, convaincus qu'ils sont les seuls à comprendre ce qui est nécessaire au salut du pays, et agissant en toute impunité, la seule limite qui se pose à eux est celle de leur imagination et de leur conscience. Et il existe une abondance de preuves montrant que leur conscience n'a pas de limites.

Dans son livre, la journaliste Albats décrit comment un général du KGB l'a menacée parce qu'elle avait été membre de la Commission d'Etat sur les Activités du KGB pendant le coup d'août 91. Le général n'avait pourtant pas à s'inquiéter puisque la commission était présidée par le général Sergei Stepashin, un siloviki, et en effet son travail n'aboutit à rien.

Les membres d'une commission indépendante créée en 2002 par le dissident et activiste Sergei Kovalyov afin d'enquêter sur du FSB (successeur du KGB) dans une série d'attentat à la bombe en 1999, n'eurent pas cette chance. Le député Sergei Yushenkov fut abattu à Moscou en avril 2003 ; le député et journaliste d'investigation Yury Shchekochikin mourut en juillet 2003 de ce qui fut peut-être un empoisonnement au thalium  ; l'ancien enquêteur du KGB Mikhail Trepashkin, qui était chargé de l'enquête par la commission, fut arrêté en octobre 2003 et condamné à 4 ans de prison lors d'un procès tenu à huis-clos ; et le témoin-clef, l'ancien agent Aleksandr Litvinenko, mourut d'un empoisonnement au radium à Londres en 2006. L'implication des services secrets russes dans l'assassinat du Président tchétchène Zelmikan Yandarbiyev à Doha en 2004 fut établi par une court qatarie.

Un état dans l'état.

Quand l'URSS s'est effondrée et que le pays est passé par le traumatisme des années 90, le KGB et la communauté tchékiste furent capables de maintenir une certaine cohésion grâce à deux facteurs-clef : le secret et l'information. Leur capacité à résister à la lustration, à faire en sorte que les auteurs du coup de 91 soient exonérés et même décorés, et que l'un d'entre eux devienne président - ce qui semblait pratiquement impossible en 1992 et 1993 - prouve bien l'importance cruciale du contrôle de ces deux atouts.

Par conséquent, le système tchékiste, qu'il soit politique, administratif ou commercial, doit rester clos et opaque. Sous l'administration de Poutine, on constate une élimination complète des contrôles et des équilibres normaux, qui sont partiellement remplacés par des contrôles internes à la fiabilité douteuse et invérifiable. Au sujet de possibles irrégularités au sein des services de sécurité, Cherkesov écrit que "les gens doivent savoir que, en plus de l'enquête du procureur, leur sort sera toujours protégé par l'implication de l'agence elle-même, par la force de la fraternité au sein des services". La communauté tchékiste développe ses propres méthodes pour discipliner ses membres sans mettre en danger la fraternité qui existe entre eux.

Le KGB a toujours travaillé comme un état dans l'état, et cette capacité lui a bien servi pendant toutes les crises des années 90 et aujourd'hui. L'administration Poutine travaille de la même manière que le KGB le faisait, elle infiltre la société avec divers organisations contrôlées par des tchékistes, sur lesquelles ils pourront s'appuyer pour faciliter, si nécessaire, la réalisation de leurs projets. Ce phénomène réapparaît régulièrement en ce qui concerne les procureurs et les juges, mais il transparaît aussi occasionnellement dans le travail des journalistes, des législateurs, des politiciens, des hommes d'affaire et autres. Selon le transfuge du KGB Oleg Kalugin "il n'y a pas d'aspects de nos vies, de la religion au sport, où le KGB ne cherche pas à étendre son influence". Et [le tchékiste] cherche à atteindre ses objectifs par le biais de la coercition, de la manipulation, du sabotage et autres subterfuges, plutôt que dans le cadre d'un état de droit et de procédures institutionnelles qui pourraient aboutir à des résultats non-désirés et établir des jurisprudences entravant ses activités.

En 1993 à Moscou, une conférence sur "le KGB : Hier, Aujourd'hui et Demain" adopta la résolution suivante : "nous croyons que le développement du processus démocratique dans notre pays est impossible tant que les services de sécurités de l'état continuent d'exercer des fonctions de gestion de l'Etat". Cette déclaration a été confirmée par les événements des 15 dernières années. Dans le même temps, la communauté internationale a découvert que la Russie était un acteur de moins en moins fiable, dont les paroles et les actes semblent souvent fondamentalement déconnectés. La prise de pouvoir des siloviki en Russie est un phénomène assez préoccupant à la fois en Russie et à l'étranger; mais la résurgence de la mentalité tchékiste est un phénomène dix fois plus inquiétant. 

Traduction réalisée par mes soins.

Source.

La tchéka dans ses œuvres (+18)

2 commentaires:

  1. Merci pour cette traduction et plus généralement, pour cet excellent blog.

    Un autre texte intéressant sur les structures de pouvoir en Russie :

    http://en.delfi.lt/central-eastern-europe/vladimir-putins-pyramid-of-rule-who-really-governs-russia.d?id=65432116

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  2. article impeccable... Comme à chaque fois!!

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