jeudi 16 octobre 2014

L'interventionnisme russe dans les anciennes républiques soviétiques : l'Ukraine.

Cette étude publiée en janvier 1994 décrit en détail les relations de la Russie avec les anciennes républiques soviétiques entre 1991 et 1993. J'ai traduit en français la partie consacrée à l'Ukraine, qui permet de donner un éclairage sur la situation actuelle. On voit que c'est à cette époque que la Russie de Yeltsine a pour la première fois l'idée d'invoquer la nécessité de défendre les "russophones" pour justifier son interventionnisme dans son "étranger proche", terme forgé lui-aussi à cette période. Pour parvenir à leurs fins, les Russes utilisèrent déjà une campagne de désinformation calomnieuse pour discréditer l'Ukraine aux yeux du mondeC'est le peu d'intérêt des Occidentaux pour le sort de cette nation, ainsi que leur naïveté, en particulier celle des Américains, face aux manipulations de la Russie qui sont en grande partie responsables ce qui se produira 20 ans plus tard.

Les corrections et les précisions seront les bienvenues. (Vous trouverez toutes les sources dans le document original)

Depuis l'émergence de l'Ukraine en tant que puissance nucléaire indépendante et qu'acteur majeur potentiel de la politique européenne en 1991, les relations entre l'Ukraine et la Russie sont devenues les plus imprévisibles de l'espace post-soviétique. La Russie est déterminée à saper la viabilité et le statut international de ce nouvel état et de conserver l'Ukraine dans la Communauté des États Indépendants (CEI) en tant que satellite de Moscou. L'Ukraine manifeste une détermination équivalente à résister aux tentatives de Moscou et à assurer son indépendance. Les manœuvres et les contre-manoeuvres des deux états les ont poussés au bord du conflit.

La Russie a un certain nombre d'objectifs stratégiques dans la république [d'Ukraine] : empêcher l'Ukraine de devenir une puissance rivale ; garder l'Ukraine dans sa sphère d'influence et dans le bloc économique de la CEI ; empêcher l'Ukraine de créer ses propres réseaux économiques qui contourneraient ceux de la Russie ; empêcher l'Ukraine de demander sa part des biens meubles et immeubles de l'ancien URSS ; assurer le transfert total ou au moins le démantèlement des armes nucléaires ukrainiennes ; maintenir la présence stratégique sur la côte de la Mer Noire ; et maintenir le contrôle du port de Sébastopol en Crimée comme base navale pour la flotte russe de la Mer Noire.
 
Pour atteindre ces objectifs, Moscou a exercé sa pression sur Kiev sur trois front : économique, sécuritaire et territorial. En ce qui concerne les deux premiers, le schéma des pressions russes s'est compliqué du fait que la politique menée par l'Ukraine a beaucoup fait pour déstabiliser sa propre économie et compromettre sa propre sécurité. Kiev a choisi de ne pas suivre le chemin de Moscou en s'embarquant dans des réformes libre-échangistes : les prix des principales marchandises sont fixés, les salaires contrôlés, les subventions aux entreprises et la sécurité sociale n'ont pas été supprimés ; les structures de planifications étatiques sont toujours en place; et il y a eu très peu de privatisation des biens de l’État. Loin d'avoir introduit une "politique sage et équilibrée" comme l'envisageait le Président Kravchuk, et d'être "plus sage que Moscou", le gouvernement ukrainien semble avoir choisi le chemin de la faillite économique. 


Avec une inflation de 70 à 100 pour cent par mois, un déficit budgétaire de 40% du PIB annuel, et une balance commerciale avec la Russie déficitaire de 12 milliards de roubles en novembre 1993, Moscou n'a pas besoin de grand'chose pour mettre à genoux une économie ukrainienne poussive. Elle s'est ainsi engagée dans une guerre économique en cessant d'approvisionner l'Ukraine en ressources vitales telles que le gaz, le pétrole, les métaux précieux pour l'industrie électronique et les engrais chimiques. En outre, elle a coupé l'approvisionnement en carburant pendant d'importantes visites d'état, comme celle du Chancelier Helmut Kohl à Kiev en juin 1993, pour rappeler à l'Occident qu'elle y a encore un influence considérable.

En ce qui concerne les problèmes de sécurité, par son refus de démanteler son arsenal nucléaire et en ne parvenant pas à remplir complètement les clauses du traité START-1, l'Ukraine a contrarié les USA. En dépit de son engagement à se dénucléariser, l'Ukraine suspendit le retrait et la destruction des armes se trouvant sur son territoire en mars 1992. Le gouvernement ukrainien craignait qu'en abandonnant ses armes il ne devienne vulnérable aux pressions politiques et aux revendications territoriales de Moscou. Le 28 avril 1992, en référence directe à l'importance de l'arme nucléaire pour la sécurité de l'Ukraine, le Président Kravchuk déclarait que "la question de la sécurité se pose de manière sérieuse quand vos voisins ont des revendications territoriales. L'Ukraine, et c'est naturel dans cette période d'instabilité et particulièrement alors qu'elle est soumise à des revendications territoriales, s'inquiète quant aux garanties de sa sécurité et de celle de son peuple. L'Ukraine doit avoir ces garanties". Depuis cette époque, l'Ukraine a constamment demandé aux USA des garanties concernant sa sécurité, en plus des compensations pour le coût financier et matériel du démantèlement de son arsenal nucléaire.

La Russie a poussé dans le sens du retrait des armes nucléaires à l'Ukraine. D'abord, Moscou a évoqué la menace d'une frappe nucléaire ukrainienne sur les USA. Plus récemment, le gouvernement russe a suggéré que, faute d'une maintenance appropriée, les armes nucléaires ukrainiennes se détérioraient de manière catastrophique, faisant craindre un nouveau Tchernobyl, et créant ainsi le sentiment de l'urgence du démantèlement. Le 5 novembre 1993, le Ministre des Affaires Étrangères russe informait Interfax que "le retrait d'Ukraine des armes nucléaires se devait de débuter dès le premier janvier 1994. Sinon une tragédie pire que celle de Tchernobyl pourrait se produire pour de simples raisons techniques... Nous estimons qu'il est dangereux de conserver les armes nucléaires en Ukraine sur une période supérieure à 24 mois. Passé ce délai, personne ne peut garantir leur sûreté".

Des déclarations comme celles-ci, ajoutées au pronostic très sombre de Moscou sur l'état des relations russo-ukrainiennes, la possibilité d'une guerre nucléaire entre les deux voisins, et les querelles continuelles au sujet de la flotte de la Mer Noire, réduisaient la possibilité que les USA s'engagent à garantir la sécurité de l'Ukraine. De plus, l'Ukraine ne proposant aucun plan cohérent de réforme économique et ne manifestant même aucune volonté d'entreprendre des réformes, les USA hésitaient à lui accorder une aide significative en dehors des coûts de démantèlement de son arsenal nucléaire.

L'Ukraine était au bord de l'effondrement économique et menait une politique nucléaire scabreuse vis-à-vis de la Russie, ce qui incitait les USA à favoriser la position de Moscou. Ceci permit à la Russie d'exercer le troisième niveau de pression -visant l'intégrité territoriale de l'Ukraine- sans attirer l'attention de la communauté internationale. Les efforts de Kiev pour conserver ses armes nucléaires afin de protéger l'intégrité de son territoire, s'attirèrent davantage les foudres des USA, que l'instrumentalisation faite par Moscou du contentieux territorial.

La péninsule de Crimée, peuplée majoritairement de Russes, a été sélectionnée et visée par Moscou. On a offert la double-citoyenneté aux Russes de Crimée et soutenu des candidats à la présidentielle favorables à Moscou. Moscou fit un battage autour des problèmes économiques des Russes vivant dans l'est de l'Ukraine, en particulier des mineurs de la région de Donetsk, et qui regrettaient maintenant d'avoir voté pour l'indépendance de l'Ukraine. De plus, Moscou a rappelé à l'Ukraine que l'accord sur l'inviolabilité de ses frontières n'était valable que si elle demeurait membre de la CEI. Si l'Ukraine décidait de prendre ses distances avec la Russie, la possibilité d'une dislocation territoriale serait envisageable.

La question de l'existence des frontières de l'Ukraine avec la Russie s'était posée dès la déclaration d'indépendance de l'Ukraine le 24 août 1991 alors que l'URSS existait encore. Le porte-parole du Président Yeltsine, Pavel Voshchanov, avait annoncé le 26 août 1991 que la Russie "se réservait le droit de rectifier les frontières" avec l'Ukraine si elle quittait l'URSS.

On décida que les frontières entre les deux républiques correspondraient aux frontières internes de l'URSS le 19 novembre 1990. A ce moment, la Russie et l'Ukraine conclurent un traité jetant les bases des relations bilatérales qu'elles entretiendraient après leurs déclarations d'indépendance respectives.

Depuis la déclaration d'indépendance de l'Ukraine, et comme le suggérait la déclaration du porte-parole de Yeltsine, le pourvoir russe, le gouvernement russe a constamment souligné le besoin d'un cadre institutionnel pour garantir les frontières communes. Si l'Ukraine se retirait de ce cadre, les frontières entre les deux états seraient redessinées, probablement en faveur de la Russie.

Si l'on considère les déclarations et les actes de Moscou, il semble que la seule Ukraine indépendante qui soit tolérée en dehors de la CEI, soit une Ukraine "émasculée" ou tronquée, qui serait privée de ses armes nucléaires, de la Crimée, de la flotte de la Mer Noire et de ses provinces de l'est et serait économiquement ruinée. Ce n'est évidemment pas la vision qu'a Kiev d'une Ukraine indépendante.

Immédiatement après la déclaration du porte-parole du Président russe, les dirigeants ukrainiens et russes se réunirent plusieurs fois le 28 et le 29 août 1991 ; ces réunions furent le prélude à la conclusion, le 8 décembre 1991, des Accords de Minsk, qui marquèrent la fin de l'URSS. La création de la CEI fut reconnue comme étant un mécanisme permettant de maintenir une association étroite entre la Russie et l'Ukraine. Les frontières entre les signataires (Ukraine, Russie et Belarus) étaient définies par l'Article 5 de ces accords. Cet article indiquait dans des termes quelque peu ambigus que les frontières existantes seraient reconnues dans le nouveau cadre de la CEI : "Les signataires reconnaissent et respectent l'intégrité territoriale, et l'intégrité des frontières de chacun d'entre-eux dans le cadre de la CEI".

Conscients des implications de cet article, les députés du parlement ukrainien essayèrent de clarifier la position de la Russie sur la question. Avant la signature du second accord à Alma-Ata le 21 décembre 1991, qui étendait la possibilité d'adhésion à toutes les anciennes républiques soviétiques, le parlement ukrainien tint une session au sujet des Accords de Minsk. Le Parlement demandait que les frontières de l'Ukraine avec la Russie fussent garanties indépendamment de l'adhésion ou non de l'Ukraine à la CEI. Lors d'une interview donnée à CNN le 25 décembre, le Président Yeltsine confirmait que la Russie avait l'intention de défendre le principe d'inviolabilité des frontières entre les deux républiques. Il déclara que "chaque état est indépendant et qu'il n'y aura pas de centre... nous avons dit que les frontières entre états seraient inviolables ... [La Russie] ne cherche pas à reconstituer un Empire". Les Accords d'Alma-Ata eux-mêmes conservèrent l'ambigüité initiale qui se retrouvait dans une brève référence faite au problème des frontières, insérée dans le préambule de la déclaration commune des signataires. Dans le sillage des Accords d'Alma-Ata, la certitude qu'avaient acquise les Ukrainiens que la question des frontières était enfin réglée, fut ébranlée par certains personnages proéminents du monde politique russe, qui déclarèrent que les frontières ne seraient considérées inviolables que dans le cadre de la CEI. En février 1992 par exemple, Mikhael Alexandrov, le président du comité inter-républicain du parlement russe, déclara que "l'accord de 1990 entre les deux états prévoyant que chacun respecterait les frontières de l'autre n'[était] dorénavant plus valide parce qu'il [avait] été signé lorsque les deux états étaient membres d'un troisième état : l'URSS". Alexandrov ne fit même pas référence au nouvel accord prévoyant un respect mutuel des frontières dans le cadre des Accords de Minsk.

La création de la CEI elle-même fut une importante source de contentieux entre la Russie et l'Ukraine. Le président Yeltsine souligna ses objectifs pour la CEI avant la réunion du 21 décembre 1991 à Alma-Ata : 
"Tout d'abord, la CEI permettra de conserver les frontières existantes plutôt que de les redessiner. Deuxièmement, une zone économique et une monnaie commune, le rouble, seront conservées. Troisièmement, il y aura une politique de coordination des prix et une stratégie visant à davantage de réformes. Enfin, de cette manière, nous avons été capables d'éviter la désintégration des forces armées en armées républicaines souveraines". 
Excepté de premier objectif, l'Ukraine tenta de contrecarrer tous les autres. En signant les Accords de Minsk, l'Ukraine fit clairement savoir qu'elle ne désirait pas que la CEI servît de base à la renaissance de l'empire russe. Elle envisageait plutôt la création d'une association plus souple, d'un mécanisme de transition vers l'indépendance complète qui éviterait un conflit entre les anciennes républiques soviétiques. Immédiatement après la signature des accords, Dmytro Pavlychko, le Président de la Commission ukrainienne des Affaires Etrangères résuma la position de l'Ukraine vis-à-vis de la CEI : "Nous considérons qu'il s'agit d'une transition, nous ne signons par pour des siècles. Nous n'avons aucune autre option si nous voulons éviter un conflit armé".

En mars 1992, lors d'une réunion des leaders de la CEI à Minsk, le Président ukrainien Léonid Kravchuk rejeta chacun des objectifs fixés par la Russie pour la CEI. Il annonça que les 700.000 soldats soviétiques stationnés en Ukraine, y compris la flotte de la Mer Noire, devaient faire allégeance à l'Ukraine. Il défendit la création de forces armées ukrainiennes indépendantes et affirma que tout bien militaire présent sur le sol ukrainien appartenait à l'Ukraine. Il insista aussi sur la nécessité pour l'Ukraine de détenir 16% de toute ancienne propriété de l'ancien URSS, dont l'or, les ambassades et les forces armées, en compensation du paiement de 16% de la dette extérieure de l'URSS. Ces déclarations eurent pour effet de durcir le conflit entre l'Ukraine et la Russie.

Depuis l'été 1992, la Russie pressait l'Ukraine sur trois fronts : économique, sécuritaire et territorial, ne faisant aucun secret de ce qu'elle mènerait la vie dure à Kiev si il persistait dans la recherche d'une totale indépendance. En juin et juillet 1992 par exemple, quand l'Ukraine annonça qu'elle décidait d'introduire sa propre monnaie, le Hyrvnia, dès le premier octobre 1992, les négociateurs russes assurèrent Kiev que la Russie lui ferait payer le pétrole au cours mondial dès l'instant qu'elle introduirait cette nouvelle monnaie et quitterait la zone-rouble. En même temps Moscou souligna que si l'Ukraine restait dans la zone-rouble, la Russie continuerait de lui vendre le pétrole à un tarif inférieur au cours mondial.

En septembre 1992, la Banque Centrale de Russie gela tous les paiements à l'Ukraine en réponse à l'obstination de celle-ci à faire crédit aux entreprises ukrainiennes faisant du commerce avec la Russie. Les entreprises ukrainiennes avaient inondé le marché russe de produits subventionnés, que les entreprises russes dont les subventions avaient été supprimées en conséquence du programme de réformes russe, ne pouvaient pas produire. Le gouvernement ukrainien continua de fournir des crédits à ses entreprises pour compenser les retards de paiement des Russes. Le résultat fut que les entreprises russes s'endettèrent considérablement auprès de leurs partenaires ukrainiens, et l'émission de crédits en Ukraine alimenta l'inflation en Russie. La Russie accusa l'Ukraine de vouloir saper ses réformes économiques. L'arrêt des paiements mit en pause le commerce entre les deux pays.

La politique russe poussa l'Ukraine a se retirer complètement de la zone rouble et à émettre sa propre monnaie. Le 12 novembre 1992, l'Ukraine remplaça le rouble par un coupon, le karbovanets, qui assurerait la transition vers une nouvelle monnaie. Le rouble cessa ainsi d'être légal en Ukraine. Le gouvernement ukrainien annonça aussi qu'il supprimerait les subventions aux entreprises qui continueraient de vendre leurs produits aux entreprises russes en défaut de paiement. Les douanes ukrainiennes imposèrent des restrictions au passage des marchandises n'ayant pas de certificat de paiement d'avance. Cette politique provoqua pratiquement l'arrêt des exportations ukrainiennes vers la Russie.

Cette évolution accrut la vulnérabilité de l'Ukraine qui est dépendante à 90% des importations d'énergie en provenance de Russie. Avec l'arrêt des exportations vers la Russie, l'Ukraine devait néanmoins continuer d'importer son pétrole pour permettre aux usines de fonctionner et assurer les besoins domestiques. Elle s'endetta ainsi lourdement auprès de la Russie, ce qui contribua à accroître le déficit de sa balance commerciale. A partir du 1er janvier 1994, la Russie a l'intention de facturer ses produits énergétiques au cours mondial, une décision qui pourrait déstabiliser davantage l'économie ukrainienne. L'Ukraine ne pourra pas maintenir des prix fixes sur d'autres marchandises quand les prix de l'énergie augmenteront et provoqueront un accroissement de l'inflation.

La Russie a continuellement lié les questions économiques à la réalisation de ses objectifs au niveau sécuritaire et territorial. La lutte entre la Russie et l'Ukraine au sujet de la propriété de l'ancienne flotte de la Mer Noire résume cela parfaitement. Les revendications russes sur la flotte de la Mer Noire et la Crimée sont étroitement liées.

Après la création de la CEI, l'Ukraine et la Russie s'entendirent sur le fait que la flotte de la Mer Noire ferait partie des forces communes de la CEI, qui n'étaient rien d'autre que les forces soviétiques mais sous un autre nom. Toutefois, ni l'Ukraine ni la Russie n'avaient l'intention de respecter l'accord. Les dirigeants ukrainiens voulaient que l'on partage la flotte entre la Russie et l'Ukraine et que soit créée une flotte ukrainienne de la Mer Noire indépendante après le partage du matériel, ou, mieux encore, que la flotte toute entière passe sous la juridiction de l'Ukraine. Aucune de ces idées ne fut bien reçue par le gouvernement russe. Les revendications russes sur la flotte suivirent immédiatement la création de la CEI, mais elles contredisaient la propre suggestion de Moscou que le flotte soit contrôlée par la CEI,

Le Président Yeltsine parlait fréquemment de flotte "russe", en dépit des fréquentes corrections du Maréchal Chapochnikov, commandant des forces de la CEI, qui lui rappelait que la flotte était placée sous sa juridiction et pas sous celle de la Fédération de Russie. En janvier 1992, dans un mémorandum adressé au Président Yeltsine, Vladimir Lukin, l'actuel ambassadeur de Russie aux USA et à l'époque président de la Commission des Affaires Etrangères du Parlement russe, suggéra que la Russie utilise ses revendications territoriales sur la Crimée comme un levier pour faire pression sur l'Ukraine afin qu'elle reconsidère son ambition de prendre le contrôle d'une partie de la flotte.

Le parlement russe commença immédiatement à mettre en œuvre de cette politique. A la mi-juin la commission parlementaire de Lukin souleva la question de la souveraineté des installations qui accueillaient la flotte et son quartier-général à Sébastopol en Crimée. Il vota ensuite une résolution réclamant que Sébastopol revienne directement à la Fédération de Russie. De cette manière la Russie indiquait à l'Ukraine qu'elle ne lui permettrait d'obtenir ni la flotte de la Mer Noire ni la souveraineté de la Crimée, deux éléments que l'Ukraine considérait comme essentiels pour affirmer son indépendance.

En fait la flotte de la Mer Noire était loin d'être un atout. Ses bâtiments les plus récents avaient été commissionnés en 1982 et le reste n'avait pas été correctement entretenu. C'est plutôt la base de la flotte de la Mer Noire, Sébastopol, avec toutes ses installations qui pour la Russie et l'Ukraine revêtait de l'importance et qu'elles ne permettraient pas à l'autre de partager. Un problème venait s'ajouter pour l'Ukraine : 300.000 à 400.000 résidents de Sébastopol étaient des Russes. De plus, quand l'Ukraine déclara son indépendance de l'URSS en août 1991, les Russes de Crimée lancèrent un mouvement pour faire sécession et rejoindre la Fédération de Russie. Le parlement russe apporta un soutien constant au mouvement sécessionniste dès sa création en 1991.

Le gouvernement ukrainien, pour sa part, avait encouragé la repatriation de milliers de Tatars vers la péninsule, qui avaient été contraints à l'exil par Staline en 1944. Les Tatars de Crimée constituaient la majorité de la population de la Crimée avant son annexion par la Russie au XVIIIème siècle et revendiquaient ce territoire. Le gouvernement ukrainien avait anticipé que la migration en masse des Tatars diluerait la population russe de la péninsule et compliquerait leur tâche pour établir une république sécessionniste en Crimée.

Toutefois, le 5 mai 1992, le parlement de Crimée annonça que l'indépendance serait soumise à un référendum le 2 août. Le Président Kravchuk déclara immédiatement cette décision illégale et, le 13 mai, le parlement ukrainien ordonna que le gouvernement de Crimée annule cette décision. Cette menace pour la souveraineté de Kiev sur la Crimée mit davantage de pression sur l'Ukraine, et l'amena à chercher un compromis avec la Russie. En juin 1992, dans la station balnéaire russe de Dagomys située sur la Mer Noire, les deux gouvernements s'entendirent sur un partage de principe de la flotte. L'accord, toutefois, fut immédiatement caduc puisque les marins eux-mêmes commencèrent à se battre pour prendre le contrôle de la flotte.

En juillet 1992, un groupe d'officiers pro-ukrainiens prit le contrôle d'une garnison au quartier-général de la flotte à Sébastopol, après que 97% du corps des officiers eurent prêté serment d'allégeance à l'Ukraine. Le 22 juillet, le commandant de la flotte russe, Igor Kasatonov, accusa l'Ukraine de "tentative unilatérale de prendre possession de la flotte, circonvenant ainsi les accords signés par les leaders des deux pays pendant le sommet". Il accusait la Marine Ukrainienne de "dérober des navires de la flotte et de faire prêter le serment d'allégeance à l'Ukraine aux équipages" et il avertit qu'il prendrait "des mesures adéquates et résolues" pour ramener la situation à la normale. L'accord de Dagomys fut le premier d'une longue série d'accords bilatéraux avortés. A partir de ce moment, plus personne ne prétendit que la flotte était sous la juridiction de la CEI. Cette dispute autour du contrôle de la flotte servit à éprouver la détermination de l'Ukraine à obtenir sa souveraineté et à tenir tête à la Russie.

Le 3 août 1992, à Yalta, les Présidents Kravchuk et Yelstine ne trouvèrent pas de terrain d'entente et décidèrent de reporter les décisions concernant le sort de la flotte de la Mer Noire jusqu'en 1995. Dans le même temps ils placèrent la flotte sous un commandement commun qui rendrait compte aux deux présidents. Cette décision fut aussi impopulaire en Russie qu'en Ukraine.

Peu après l'accord de Yalta, le gouvernement ukrainien se plaignit d'une décision unilatérale du Commandant russe de la flotte, l'amiral Igor Kasatonov, d'envoyer 9 vaisseaux vers la côté géorgienne afin de protéger Yeltsine durant une série de réunions auxquelles il devait assister. Le Commandant de la Marine Ukrainienne, le Contre-amiral Boris Kozhin, déclara que cette acte "démontrait le peu de respect pour l'Ukraine et pour les accords conclus avec le gouvernement russe ".

Après août 1992, les difficultés économiques afférentes à l'introduction du coupon, les pressions russes sur la flotte de la Mer Noire, et la lutte débutante entre Yeltsine et le parlement russe, amenèrent l'Ukraine à reconsidérer le démantèlement de son arsenal nucléaire. Comme Mykhailo Horyn, le leader du Parti Républicain Ukrainien le déclara en septembre 1992 : "Aucun état ne garantira notre sécurité. Nous ne devrions pas suivre aveuglément les conseils d'autres états sans penser à nos propres intérêts. Le plus grand état nucléaire en Europe, l'Ukraine, se désarme et rend ses armes nucléaires à un état voisin qui dit qu'il veut redessiner nos frontières".

Entre octobre et décembre 1992, la position de l'Ukraine sur le démantèlement de ses armes nucléaires commença à se durcir. En réponse, la Russie commença à unir les trois problèmes : flotte de la Mer Noire, Crimée et arsenal nucléaire. Le 7 décembre 1992, le 7ème Congrès Russe des Députés du Peuple ordonna au parlement russe de reconsidérer le statut du port de Sébastopol vis-à-vis de l'Ukraine. Le Congrès suggéra que l'on attribue à Sébastopol un statut spécial, indépendant de l'Ukraine. L'Ukraine protesta en déclarant que le Congrès Russe avait transgressé les principes internationaux sur l'intégrité territoriale et l'inviolabilité des frontières établies. Le Président Kravchuk annonça que la décision du Congrès "était un acte grossier d'interventionnisme impérialiste dans les affaires ukrainiennes". Les protestations ukrainiennes n'eurent que peu d'effet. En février 1993, le vice-président russe Alexander Rutskoi déclara que la Court Internationale de Justice devait déterminer le statut et l'appartenance de la Crimée. Il avertit l'Ukraine que la Russie "rectifierait la situation en utilisant toutes les occasions qui se présenteraient à elle".

Ces menaces furent associées à des mesures de rétorsions économiques. En février 1993, le gouvernement russe menaça de nouveau d'augmenter les prix du pétrole. Victor Shokin, le vice premier ministre russe, informa l'Ukraine que si elle faisait des concessions à la Russie sur la flotte de la Mer Noire, autorisait la création de bases militaires russes en Ukraine et permettait à la Russie d'exporter du pétrole et du gaz vers l'Europe via les pipelines ukrainiens, elle lui assurerait un fourniture en énergie à prix concurrentiels. Shokin officialisa la position russe sur la question le 17 février lors d'une conférence de presse :
"L'augmentation des prix est un sérieux problème et a des effets délétères sur la situation économique, mais subventionner l'économie ukrainienne sur le budget russe rendrait impossible la sortie de la crise économique. Il faudrait des milliards de dollars, des trilliards de roubles. Si la Russie devait donner des subventions, il devrait y avoir des raisons importantes pour cela, et en particulier des concessions sur d'autres sujets".
Le Président Kuchma ne se faisait pas d'illusion sur les intentions russes. Dans une interview donnée au Financial Times publiée le 19 février, il déclarait que "la Russie essaye de provoquer la paralysie totale de l'économie ukrainienne ... je ne peux pas comprendre la position de la Russie. Elle n'est pas motivée par des considérations économiques. Sa position ne peut être comprise que comme une sorte de pression exercée sur l'Ukraine. Mais la Russie doit réaliser que le retour à l'URSS n'est possible ni techniquement ni politiquement".

Le 20 février 1993, Gazprom, le producteur et fournisseur russe de gaz naturel envoya un télégramme au gouvernement ukrainien le menaçant de couper la livraison du gaz à l'Ukraine le 25 février, en raison du non-paiement du gaz livré en janvier. Au même moment, le parlement russe formait une commission afin que fût distribué un questionnaire aux résidents de Sébastopol dans lequel on leur demandait quelle était leur préférence quant au statut de la ville. Lors d'une manifestation organisée à Sébastopol le 23 février 1993, les représentants du Front de Salut National, le Mouvement des Electeurs de Crimée, le Mouvement Républicain et l'Assemblée Populaire Russe avertirent le gouvernement ukrainien qu'ils "exprimaient la volonté du peuple de la ville" et qu'ils "seraient contraints de prendre les mesures appropriées et adéquates face à l'indécision des autorités" concernant le problème du statut de la ville.

Ces actions n'eurent pas d'autre effet que celui de renforcer la détermination de l'Ukraine à garder ses armes nucléaires. Le parlement ukrainien annonça le 24 février que l'engagement du Président Kravchuk de ratifier le traité START-1 dès que possible était "prématuré". Le Ministre Adjoint des Affaires Etrangères, Aleksandr Makarenko, déclara que "La Russie a fait plusieurs propositions qu'une Ukraine indépendante ne saurait accepter. La Russie voudrait s'assurer la location du port de Sébastopol pendant 50 ans et obtenir une partie de ce qui appartient à l'Ukraine sur le territoire-même de l'Ukraine. La Russie se dit prête à nous livrer du pétrole et du gaz à un prix réduit à la condition que l'Ukraine fasse des concessions. Tout cela rappelle les diktats d'une métropole à l'endroit de ses colonies. Personne n'acceptera jamais de telles conditions". Le gouvernement ukrainien menaça alors d'augmenter les frais de transit du gaz russe exporté vers l'Europe de l'est, une décision qui étoufferait les exportations russes. Et au début du mois de mai 1993, Mikola Mikhailchenko, le principal conseiller politique du Président Kravchuk, annonça clairement que l'Ukraine était prête à défier la Russie : "L'Ukraine ne reconnaîtra jamais que le territoire ukrainien fasse partie de la sphère d'intérêts privilégiés de la Russie ... Nous voulons dialoguer sur un pied d'égalité".

La réponse ne se fit pas attendre, qui visa à saper la crédibilité et la légitimité de l'Ukraine en tant que partenaire de l'Occident. Le 2 mars 1993, la Russie annonça que les missiles nucléaires ukrainiennes étaient victimes de fuites, que c'était là une conséquence du refus de l'Ukraine de laisser les techniciens russes y accéder pour en assurer la maintenance. Le Général Mikhail Koleznikov, chef d'état major des armées russes, déclara que "selon nos données, le niveau de radiations sur certains sites est mille fois supérieur aux niveaux autorisés". Il informa la communauté internationale que les armes ukrainiennes étaient dans un état "très précaire" et que la Russie avait "perdu le contrôle" des missiles et ne pouvait plus assumer la responsabilité de leur sécurité.

Le gouvernement ukrainien réfuta immédiatement ces dires. Boris Tarasiuk, le Ministre Délégué des Affaires Etrangères, les dénonça comme étant des "affabulations" et assura l'Occident que "selon nos experts l'état des missiles nucléaires situés en Ukraine n'est pas différent de celui des missiles situés en Russie". Il répliqua que les experts russes avaient un accès illimité aux missiles afin d'en assurer la maintenance et que l'Ukraine était prête à payer pour les pièces nécessaires. Le Ministre de la Défense russe, Pavel Grachev, déclara alors que si les futurs pourparlers sur le statut des missiles échouaient, il prendrait des "mesures" pour régler la crise.

A la mi-mars 1993, les officiels russes avertirent à plusieurs reprise les pays d'Europe de l'Est de "ne pas construire de grandes ambassades à Kiev parce que dans moins de 18 mois elles seraient rétrogradées au rang de consulats". Sergei Stankevitch, le conseiller d'état et principal conseiller de Yeltsine, avertit le gouvernement polonais de limiter ses liens politiques et militaires, qui se resserraient à l'époque, au prétexte que l'Ukraine se trouvait dans la sphère d'influence de la Russie et que Moscou s'opposait à leurs "relations de plus en plus chaleureuses". En outre, Leonid Smoliakov, l'Ambassadeur de Russie en Ukraine, déclara que si le peuple de Crimée exprimait un désir d'auto-détermination, la Russie soutiendrait son choix. Les diplomates occidentaux présents en Ukraine affirmèrent que Smoliakov les avait informés que l'indépendance de l'Ukraine n'était qu'un phénomène "transitoire".

Face à de telles déclarations et en l'absence de toute réponse de l'Occident, le gouvernement ukrainien réalisa que, comme le confessa le Premier Ministre Kutchma, "il importe peu à l'Occident que nous soyons indépendant ou pas". En mai 1993, 162 députés du Parlement Ukrainien écrivirent une lettre au Président Kravchuk lui demandant d'envisager la possibilité de revendiquer la propriété de l'arsenal nucléaire présent sur le territoire ukrainien. Les députés disaient qu'ils ne pouvaient pas ratifier les traités internationaux de désarmements avant que l'Ukraine ne se fût proclamée possesseur de toutes les armes nucléaires de l'ancien URSS présentes sur son territoire. Cette déclaration alarma le gouvernement américain qui, le 10 mai 1993, décida qu'il lui fallait agir afin de persuader l'Ukraine de la nécessité de se dénucléariser. L'Ambassadeur extraordinaire Strobe Talbott fut envoyé en Ukraine afin de servir de médiateur entre elle et la Russie.

La réponse de la Russie au projet ukrainien et à la venue de Talbott fut immédiate. Moscou accusa l'Ukraine d'essayer de prendre le contrôle des armes nucléaires. Sergei Stepashin, président du comité de défense et de la sécurité du parlement russe, prétendit que l'Ukraine essayait de modifier les cibles des missiles nucléaires et cherchait à contourner le système de blocage qui empêchait tout lancement de missile non-autorisé. Cette déclaration coïncida avec la venue de Talbott, elle visait sans aucun doute à alarmer davantage les USA au sujet des intentions ukrainiennes quant aux armes nucléaires.

En juin 1993, l'Ukraine et la Russie conclurent un accord supplémentaire au sujet de la flotte de la Mer Noire, mais seulement après que Yeltsine eut menacé de jouer la carte du chantage énergétique afin de contraindre l'Ukraine à se plier aux vues russes. Le 17 juin, les Présidents Yeltsine et Kravchuk s'entendirent pour diviser la flotte entre les états de manière égale et d'utiliser conjointement les infrastructures de Sébastopol. En outre, la Russie promit de financer davantage la maintenance de la flotte et de s'occuper de la base de Sébastopol pendant la période de transition. Le Président Yeltsine souligna que la Russie était prête à "fournir à l'Ukraine des garanties de sa sécurité" si elle menait à terme son entreprise de démantèlement des armes nucléaires présentes sur son territoire.

La tentative de Kravtchuk et Yeltsine de trouver un terrain d'entente et les réactions suscitées en Russie par cette proposition, révélèrent le degré de détermination et du gouvernement, et du parlement, et de l'armée russe, à garder le contrôle total de la flotte de la Mer Noire et de Sébastopol. Bien que le Président Yeltsine lui-même ait pu être favorable à un compromis, selon les conditions russes bien entendu, il existe des cercles dans les milieux politiques russes qui n'ont aucune intention de faire de compromis ni de donner à l'Ukraine une once de souveraineté.

En réaction à l'accord prévoyant le partage de la flotte, 120 officiers russes se mutinèrent. Ils affirmaient qu'une telle décision serait néfaste aux deux pays. Ils demandaient que les 300 navires de la flotte soient placés sous la seule juridiction russe. Cette mutinerie fut perçue comme une grave rébellion contre les personnes-mêmes de Kravchuk et Yelstine. Dans son sillage, ces officiers demandèrent que les parlements ukrainiens et russes rejettent l'accord. Le Vice Président russe Alexander Rutskoi dénonça immédiatement l'accord de partage de la flotte et l'amiral russe Eduard Baltin le qualifia de "ruineux" pour la Russie. Le 9 juillet 1993, lors d'un vote, le Soviet Suprême de Russie déclara à 160 voies contre 0, plus une abstention, que Sébastopol appartenait sans équivoque à la Russie. De son côté, le Président Yeltsine déclara le 11 juillet qu'il avait "honte de cette décision". L'impact de la déclaration du Soviet Suprême en Ukraine fut immédiat. Le Président Kravchuk opéra un renversement de sa politique précédente qui visait à obtenir l'approbation du parlement ukrainien pour la signature de START-1 et des traités de non-prolifération nucléaire. Il se rangea du côté des députés ukrainiens qui demandaient que l'on conservât quelques uns des 1800 missiles restant sur leur sol. Le Parlement Ukrainien menaça d'établir l'état d'urgence à Sébastopol. Le 20 juillet, dans une tentative d'apaisement, le Conseil de Sécurité des Nations Unies déclara que Sébastopol et la flotte de la Mer Noire appartenaient à l'Ukraine.

Mais ce la ne dissuada en rien Moscou de maintenir la pression sur l'Ukraine. Les équipages de la flotte de la Mer Noire, composés en majorité de Russes, dirent qu'ils étaient prêts à soutenir la décision du Soviet Suprême. En outre, la Marine Russe tenta d'attirer les marins de son côté en leur promettant de meilleurs salaires. Après un incident lors duquel 200 navires de la flotte arborèrent un drapeau russe, les équipages se virent attribuer une augmentation de $12,50 en coupons ukrainiens et de $31.25 en roubles. Plus tard en juin, on annonça que la Crimée, Sébastopol et la région de Donetsk dans l'est de l'Ukraine pourrait s'unir pour former une république "carpathique" à majorité russe. Les 30 et 31 juillet, un nouveau parti politique ukrainien, le Parti pour l'Unité Slave, tint son premier congrès à Kiev. Le parti appelait à la création d'un nouvel état ukraino-russe de type fédéral. En août la Russie diminua ses livraisons de pétrole à l'Ukraine au milieu de la saison des moissons. Les cultures pourrissaient dans les champs faute de pourvoir les récolter, compromettant ainsi les exportations agricoles de l'Ukraine.

En septembre 1993, l'Ukraine était dans une situation désespérée et le Président Kravchuk fut contraint de chercher un compromis avec Moscou. Les pressions économiques, sécuritaires et territoriales des Russes eurent des effets immédiats. Le 3 septembre 1993, le Président russe et le Président ukrainien se réunirent à Massada en Crimée. Une série d'accords fut conclue qui semblèrent satisfaire les objectifs-clef des Russes et constituaient une diminution substantielle de la souveraineté ukrainienne. L'accord stipulait que l'Ukraine devait vendre sa part de la flotte de la Mer Noire à Moscou pour payer les 2,5 milliards de dollars d'impayés sur les importations de pétrole ; il stipulait aussi que Moscou pouvait louer Sébastopol.

En outre, le gouvernement russe proposait de démanteler l'arsenal nucléaire ukrainien, et de restituer l'uranium enrichi à l'Ukraine pour qu'elle l'utilise dans ses centrales nucléaires. Cette offre fut acceptée par les négociateurs du gouvernement ukrainien. Le Premier Ministre russe Viktor Tchernomyrdine persuada aussi le Premier Ministre ukrainien Leonid Kuchma de signer trois accords garantissant aux Russes la supervision des lanceurs de missiles, de l'usage de l'énergie atomique et des principes de bases encadrant l'usage des têtes nucléaires. Il semblait que la Russie avait gagné le dernier round de manière convaincante.

En Ukraine, la réaction aux accords de Massandra prit une toute autre ampleur. Pour Kravchuk, ces accords furent un désastre complet. Lors d'une conférence de presse tenue à la suite de la signature des accords, on lui demanda comment il se sentait après avoir trahi son pays. La réponse du Président ukrainien fut révélatrice des pressions tous azimuts qu'il avait subi de la part de Moscou,  il répondit que s'il avait appuyé les revendications de l'Ukraine sur la flotte , "nous aurions pu perdre et la flotte et la Crimée".

Le mouvement nationaliste ukrainien Rukh accusa Kravchuk de haute trahison et demanda sa démission. Kravchuk répondit que Yeltsine lui avait posé un ultimatum très clair : commencez à rembourser votre dette ou nous arrêtons l'approvisionnement en énergie. Yeltsin avait ensuite suggéré que la vente par l'Ukraine de la flotte de la Mer Noire à la Russie et la location de Sébastopol permettraient de régler le problème. Le Président Kravchuk fit remarquer que les accords de Massandra ne pouvaient être mis en œuvre que s'ils étaient ratifiés par le Parlement ukrainien, et il était évident de par les réactions en Ukraine qu'il ne le serait pas.

L'Ambassadeur d'Ukraine en Russie Volodymyr Krzhanovskiy résuma les résultats du sommet de Massandra dans une interview donnée à Izvestia le 8 septembre. Il déclara qu'il s'agissait d'une leçon de plus dans l'histoire de l'indépendance de l'Ukraine. Tout en disant à l'Ukraine : "Nous allons vous assister dans ce processus", la Russie nous disait dans les faits : "nous allons vous prendre ça et ça".

Quand il fut clair que le parlement ukrainien n'avait pas l'intention de se conformer aux accords de Massandra en dépit des engagements de Kravchuk, la Russie augmenta la pression d'un cran. Le gouvernement russe annonça une nouvelle fois que l'Ukraine essayait de prendre le contrôle opérationnel des armes nucléaires présentes sur son territoire et que cela pourrait causer de grave problème à la communauté internationale, car une fois ces armes tombées entre les mains des Ukrainiens, elles présenteraient un danger potentiel. Le gouvernement russe déclara qu'il fallait faire quelque chose afin que cela ne se produise pas. Le quotidien russe Pravda renchérit en publiant un article mettant en avant l'importance du sentiment anti-russe en Ukraine.

Selon l'article, le 7 septembre le Conseil de Sécurité du Congrès Ukrainien et le Comité de la Défense et de la Sécurité du gouvernement ukrainien avaient tenu une session commune. Lors de cette réunion le Président Kravchuk aurait plaidé pour des relations plus étroites avec la Russie et pour une stratégie permettant de préserver les intérêts de l'Ukraine dans "sa lutte contre les pulsions impérialistes de la Russie". La Pravda affirmait que le ton du discours de Kravchuk était résolument de nature anti-russe. Le journal citait le Président Kravchuk qui aurait dit à l'assemblée des délégués ukrainiens que "après les événements du 3 septembre nous pouvons dire sans l'ombre d'un doute que l'ennemi principal, et je le souligne, que l'ennemi principal est la Russie. Plus tôt je vous ai lu des extraits de journaux russes où ils déclarent qu'ils nous voient comme l'une de leurs provinces et rien d'autre. Par conséquent l'Etat ukrainien doit se concentrer sur les questions suivantes".

L'article de la Pravda continuait par la description des mesures dans le domaine politique, économique et militaire préconisées par Kravchuk. Elles incluaient : une alliance avec les autres pays de la CEI afin de contrer "la puissance de la Russie ; l'élaboration d'arguments permettant de justifier indéfiniment le report du retrait des armes nucléaires ... si nous perdons nos armes nucléaires, nous perdons le principal élément du statut de la "Grande Ukraine" ; économiquement, l'Ukraine "ne doit pas faire partie d'un projet dans lequel la Russie est impliquée", mais lors des réunions avec les dirigeants russes, "l'Ukraine doit s'assurer l'accès à toutes les ressources énergétiques dont elle a besoin" ; et finalement l'Ukraine devait "ébranler l'influence de la Russie en [Crimée] ... en utilisant activement le mouvement des Tatars de Crimée et en convaincant le personnel de la flotte de la Mer Noire et la population de la Crimée que leurs problèmes allaient s'aggraver et que la Russie ne voulait pas d'eux".

Le 16 septembre, le gouvernement ukrainien dénonça l'article de la Pravda et suggéra qu'il allait porter plainte contre le journal pour diffamation. L'article de la Pravda démontrait que certains en Russie étaient désireux de convaincre la population russe que l'Ukraine posait un sérieux problème de sécurité à la Russie et entravait ses ambitions. Sa publication donna à Moscou la possibilité de faire monter les enchères, ce qui fut fait immédiatement.

Quelques heures seulement après la publication de l'article dans la Pravda, l'émission de Télévision Russe L'Heure Parlementaire rapporta que le Colonel Yevgeny Maslin, Directeur du Directorat Principal des Armes Nucléaires du Ministère de la Défense russe, avait annoncé que "la Russie avait de facto perdu le contrôle des armes nucléaires déployées sur le territoire ukrainien", et que l'Ukraine était sur le point de devenir une puissance nucléaire à part entière. Maslin admit que, bien que les missiles soient techniquement toujours sous le contrôle de Moscou, l'Ukraine pourrait éprouver des difficultés à modifier les cibles des missiles, mais, affirma-t-il, le problème pourrait être réglé "en un an ou deux". En outre, il jeta encore davantage le doute sur les capacités de l'Ukraine à assurer correctement la maintenance, en annonçant que "la température avait soudainement augmenté dans un des lieux de stockages des têtes nucléaires situé dans l'oblast de Nikolaiev". Maslin sous-entendait que l'Ukraine devenait un danger croissant pour elle-même, pour la Russie et pour la communauté internationale.

La même semaine, Oleg Rumyantsev, Président de la Commission Constitutionnelle du Parlement russe, arriva en Crimée pour rallier la population russe contre l'Ukraine et tenir des meetings avec le Parti Républicain de Crimée. Rumantsyev exprima le soutien du Parlement russe au programme du parti qui proposait la restauration d'un espace politique et économique unifié sur le territoire de l'ex-URSS. En outre, Rumantsyev rencontra le commandement de la flotte de la Mer Noire et l'assura que les accords de Massandra n'était pas le règlement définitif de la question.

Il eut aussi une réunion avec le Président du Conseil Suprême de Crimée Mykola Bahrov, pendant laquelle il essaya de soulever le problème d'une "crise constitutionnelle" dans les relations entre la Crimée et la Russie. Il suggéra qu'un consulat de Russie soit ouvert et déclara que la Crimée était "la terre russe". Interfax rapporta que Rumyantsev avait assuré les représentants de la Crimée "qu'il insisterait pour que soient incluses des dispositions sur le statut fédéral de la Crimée et de Sébastopol dans le projet d'une nouvelle constitution russe".

Fin septembre, les effets des pressions russes sur l'état d'esprit des Ukrainiens étaient visibles, et les dirigeants ukrainiens recommandèrent un rapprochement de la Russie pour la première fois. Valentin Landik, le vice Premier Ministre ukrainien en charge des relations avec les pays de la CEI, annonça le 17 septembre dans une interview donnée au Financial Times qu'il recherchait une intégration plus importante entre les pays de la CEI : "Je veux qu'une union économique soit conclue. Pourquoi ? Parce que la situation empire. Nous ne pouvons pas vendre nos marchandises à l'ouest à cause de leur piètre qualité -- et donc nous devrions vendre nos marchandises et coopérer avec l'est pour pouvoir aller de l'avant ensemble". Landik exprima sa conviction que "sans union économique, la souveraineté de l'Ukraine ne peut être sauvegardée".

Le 4 octobre, le Ministre de la Défense ukrainien, le Général Konstantin Morozov, démissionna en réponse aux accords de Massandra. Morozov prétendait que le conflit avec les députés qui préconisaient un rapprochement avec Moscou lui interdisait de rester en fonction. Il déclara qu'il n'avait pas l'intention de voir son armée devenir l'objet d'un quelconque "jeu politique". La Russie avait réussi à saper de manière significative l'indépendance de l'Ukraine. Un sondage d'opinion publié dans le journal Economist le 2 octobre 1993, le confirma. Le sondage montrait que moins de la moitié des personnes interrogées soutenait encore l'indépendance de l'Ukraine vis-à-vis de Moscou, et que dans l'est industriel de l'Ukraine la majorité des gens était favorable à une réunification, persuadés que cela résoudrait leurs difficultés économiques.

En dépit de ces développements, le gouvernement ukrainien continua de prendre des mesures pour renforcer son autonomie vis-à-vis de Moscou, à commencer par la question de l'énergie. Le gouvernement ukrainien établit une joint-venture avec les groupe pétrolier britannique JP Kenny afin de commencer l'extraction du pétrole de la Mer Noire en 1994. En dépit des inquiétudes concernant la sécurité des réacteurs de type RBMK, le parlement ukrainien vota le 21 octobre, à 221 voies contre 38, en faveur de la continuation de la production d'électricité à la centrale de Tchernobyl. Le vote renversa la décision prise en 1991 de la fermer et servit de réponse aux pressions russes dans le secteur de l'énergie. Comme le déclara le Président Kravchuk : "Nous ne pouvons pas rejeter le développement de l'énergie nucléaire en ce moment en Ukraine". Les gouvernements scandinaves et allemands protestèrent et jurèrent d' "utiliser tous les moyens de pression possibles pour faire changer cette décision". Ces pressions permettraient à la Russie de compromettre encore davantage la situation énergétique de l'Ukraine.

En novembre, la Russie souleva de nouveau le problème d'une potentielle détérioration catastrophique de l'arsenal nucléaire ukrainien. Le Premier Ministre russe Andrei Kozyrev avertit qu' "une tragédie pire que Tchernobyl" était possible, si l'armement nucléaire n'était pas retiré d'Ukraine avant le 1er janvier 1994. Le Ministre des Affaires Etrangères ukrainien Anatoly Zenko ne mit pas longtemps à dénoncer les propos de Kozyrev comme étant une "exagération", alors que le vice Ministre des Affaires Etrangères Boris Tarasiuk affirma qu'il s'agissait une fois de plus "de faire pression sur l'Ukraine" en tentant de retourner l'opinion mondiale contre elle.

Vladimir Kryzhanovskiy, l'Ambassadeur d'Ukraine en Russie informa le gouvernement russe que si un missile déployé en Ukraine était dans un état dangereux il serait immédiatement désactivé. Il déclara que "nous ne sommes pas les ennemis de notre propre peuple, et nous ne laisserons pas une telle tragédie se produire". Kryzhanovskiy réaffirma les intentions de l'Ukraine de "prendre le chemin de la ratification du traité START-1, du Traité de Non-prolifération Nucléaire et du Protocole de Lisbonne", et il affirma que "le principal obstacle qui empêche le parlement ukrainien de les ratifier, est le problème des compensations pour les armes préstratégiques qui ont déjà été retirées du territoire ukrainien".

Le problème de la Crimée survint simultanément. Le 8 novembre, Sergei Shuvainikov, leader du Parti Russe de Crimée dit à Interfax qu'il serait candidat à la présidence de la Crimée lors des prochaines élections. Le Parti Russe avait été fondé au début de l'année 1993 dans le but stratégique de "recréer une union fraternelle entre la Russie, le Bélarus et l'Ukraine", déclara Shuvainikov "la justice historique doit être restaurée, l'Ukraine et la Russie doivent être unies de nouveau".

Ces récents développements ont fait monter les enchères dans la confrontation entre l'Ukraine et la Russie. Dans une enquête publiée par Interfax le 12 novembre, 33% des Ukrainiens interrogés n'écartaient pas la possibilité d'une guerre avec la Russie. 40% exprimaient leur désir de rejoindre l'OTAN tandis que 12,8% penchaient pour l'alliance militaire de la CEI. 45% des personnes ayant répondues à l'enquête voulaient que l'Ukraine conservent ses armes nucléaires présentes sur le sol ukrainien à cause de la persistance des revendications territoriales russes.

Le 16 novembre, le Soviet Suprême Ukrainien adopta un projet de résolution sur la ratification du traité START-1 seulement si "on dédommageait l'Ukraine pour les armes nucléaires tactiques et stratégiques qui avaient été retirée et si des garanties sur sa sécurité lui étaient apportées". Le projet de résolution mentionnait clairement que, en dépit de la ratification de START-1 et du Protocole de Lisbonne, l'Ukraine n'accepterait pas, à ce stade, de devenir un état dénucléarisé.

Le 18 novembre, le parlement ukrainien ratifia le traité START-1 et le Protocole de Lisbonne privé du 5ème paragraphe sur l'engagement à devenir un état dénucléarisé. En outre, le Parlement posa comme condition à la ratification que l'Ukraine reçût des compensations financières substantielles, des garanties qu'elle ne subirait pas de pressions militaires ou économiques dans le cadre du règlement de sa dispute avec la Russie, ainsi que des garanties de la préservation de son intégrité territoriale et de l'inviolabilité de ses frontières. Le Ministre des Affaires Etrangères ukrainien Anatoly Zenko déclara que "de telles garanties pourraient être données sous la forme d'un accord trilatéral entre l'Ukraine, la Russie et les USA". L'Ukraine s'engagea aussi à un désarmement "étape par étape" - un processus qui commencerait avec l'abandon de 63 des 176 missiles nucléaires et de 42% des 1656 têtes nucléaires restant sur son territoire. L'Ukraine ne fixa pas de date limite au démantèlement des stocks restants. Tout cela était fait en réponse aux pressions militaires, économiques et territoriales exercées par la Russie.

Le Ministre des Affaires Etrangères russe Kozyrev répondit immédiatement en affirmant que "le Parlement ukrainien, qui a ratifié le traité START-1, mais a aussi conservé à Kiev le droit de conserver des armes nucléaires, est en violation directe du traité de non-prolifération nucléaire". Le Président Kravchuk, toutefois, restait catégorique sur le fait que l'Ukraine deviendrait finalement une puissance dénucléarisée. Il souligna que l'Ukraine avait ajouté ces conditions uniquement à cause de l'incapacité de la communauté internationale à "prendre en compte la complexité et les spécificités de la situation ukrainienne, ainsi que de son manque de volonté à coopérer avec son pays dans la période ayant précédée la ratification". Il fut aussi d'accord pour soumettre de nouveau la question de la ratification du traité et du protocole au nouveau parlement ukrainien après les élections du 27 mars 1994.

L'Ambassadeur d'Ukraine à Moscou, Vladimir Kryzhnovskiy, confirma que Kiev n'avait pas l'intention de mettre fin au processus de non-prolifération, "étant donné que le pays est incapable de produire, de lancer des armes nucléaires depuis son propre territoire". Il déclara que "nous ne ferons pas moins que ce qui est prévu par le traité, mais nous ne pouvons pas faire de miracle et nous n'allons pas accélérer le processus sans une réponse proportionnée de la part de nos alliés. L'Ukraine est bien consciente de l'inquiétude de l'Occident au sujet des armes nucléaires déployées sur son territoire, et elle fait tout ce qui lui est possible pour coordonner son action avec l'Occident, et en particulier avec les Américains. Les USA sont un interlocuteur plus compréhensif envers l'Ukraine que ne l'est ce pays frère qu'est la Russie".

L'état "frère" russe était en fait tout sauf compréhensif. Le 30 novembre un groupe d'experts du Ministère russe de l'Energie Atomique lança un appel au gouvernement russe, l'appel fut rendu public par le service de presse du Ministère des Affaires Etrangères russe. Selon le groupe, de récentes inspections des armes nucléaires ukrainiennes avaient révélé de nombreuses infractions aux procédures standards d'utilisation, entre autres "le trop grand nombre de têtes nucléaires prêtes à l'emploi qui étaient entreposées dans un même endroit ; l’absence de révision technique systématique ; pas de remplacement des composants dont la date de garantie avait expiré ; des manquements aux règles de transport ; etc ..." Ils déclarèrent que "ces violations pourraient provoquer des accidents qui auraient des conséquences dont l'étendue serait comparable à celle de la catastrophe de Tchernobyl ... Le système très strict qui régit la manipulation et l'entretien des armes nucléaires, qui existe depuis des années en URSS  et qui continue à fonctionner en Russie, a été détruit en Ukraine".

Le Ministre des Affaires Etrangères russe Andrei Kozyrev insista de nouveau sur ce point en déclarant à Interfax le 2 décembre qu'il était encore une fois "extrêmement inquiet" de la possibilité que l'Ukraine devienne une puissance nucléaire. "A un moment où nous concluons l'accord sur le désarmement  nucléaire", déclara-t-il, "un nouvel état nucléarisé émerge en Europe". Le 7 décembre, concernant la ratification incomplète de START-1 par l'Ukraine, Grigory Karasin, directeur du service de presse du Ministère des Affaires Etrangères russe annonça que Kiev devrait prendre en compte la réaction de la communauté internationale à ses actions. Il affirmait que l'Occident ne considérait pas la résolution du parlement ukrainien sur le traité START-1 comme "une étape positive et importante sur le chemin menant au désarmement nucléaire". Au contraire l'Occident "croit que les ambitions nucléaires de Kiev menacent les intérêts de la communauté internationale et sape le processus de désarmement". De cette manière la Russie essayait de suggérer qu'en exerçant des pressions sur l'Ukraine à cause de son incapacité à démanteler ses armes nucléaires, Moscou agissait dans l'intérêt de la communauté internationale plus que dans son propre intérêt.

Le fait que la Russie continue d'agir dans son propre intérêt et qu'elle soit déterminée à soumettre l'Ukraine a été souligné dans un commentaire du Ministre des Affaires Etrangères Andrei Kozyrev publié par Interfax le 7 décembre 1993. Il résume ainsi les intérêts actuels de la Russie en Ukraine : "En considérant nos engagements internationaux et en prenant en compte la sécurité de la Russie, nous ne pouvons pas permettre l'émergence de nouvelles puissances nucléaires à nos frontières ... [La Russie] a fait tout ce qu'elle a pu pour dialoguer pacifiquement avec l'Ukraine. Toutefois le problème des armes nucléaires rend la situation impossible. Le même problème se pose avec la flotte de la Mer Noire dont le partage est absurde en lui-même. Sébastopol était une base navale russe et le restera".

Comme le montre cette analyse, la lutte de l'Ukraine l'indépendance est loin d'être terminée. Chaque fois que l'Ukraine essaye d'affirmer son indépendance, la Russie répond en exerçant des pressions sur l'Ukraine au niveau de son économie, de sa sécurité et de son intégrité territoriale. La toute récente souveraineté de cet état est rognée petit à petit par Moscou. La conservation des armes nucléaires héritées de l'URSS est la seule garantie qu'a l'Ukraine d'éviter la capitulation devant la Russie, et Moscou est déterminé à la lui arracher. La résistance de l'Ukraine ne fait qu'augmenter la probabilité d'un conflit entre les deux nations, de son propre démembrement territorial et de son effondrement économique. Les élections présidentielles en Crimée en janvier 1994 seront un test important pour l'Ukraine. Le 30 décembre 1993, le Financial Times rapportait que les tensions dans la péninsule avaient augmenté, avec la mort de 4 politiciens, dont un Ukrainien membre du parlement et un habitant de la Crimée candidat à la présidentielle.

2 commentaires:

  1. Ambassadeur de Lithuanie : la Russie utilise la propagande, la manipulation et la coercition à l'ONU :

    http://m.en.delfi.lt/article.php?id=66141372

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  2. Un grand merci pour cette traduction qui mériterait une très large diffusion, car réellement susceptible de changer la vision de la Russie qu'ont beaucoup de gens, même très cultivés et intelligents.

    Comme je me félicite de vous avoir conseillé de créer un blog ! Je ne sais pas si c'est ce qui vous a décidé, mais bon sang, tout ce que nous aurions perdu sinon !!...

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