vendredi 22 août 2014

La Russie mène une guerre de l'information en Lituanie.

Traduction/résumé d'un article sur les méthodes de désinformation utilisées par les Russes contre les pays baltes en particulier et dans le monde en général.


[...]La Lituanie est l'un des nombreux pays où la Russie mène une guerre dans le but de conquérir les cœurs et les esprits : une guerre de l'information. C'est une guerre qui est menée à la télévision, sur internet et dans les journaux, sans aucunes pertes humaines. Le but, toutefois, est le même que celui d'une guerre classique : prendre le contrôle des processus politiques de l'état ennemi. Pour obtenir ce résultat, aucune présence militaire n'est requise. Dans des circonstances favorables, la guerre psychologique associée à des pressions politiques peut suffire à prendre le contrôle des principaux processus politiques d'un autre pays.

Cet article cherche à expliquer les caractéristiques de la guerre psychologique : ses buts, ses moyens et ses conséquences. La Lituanie doit d'une manière ou d'une autre trouver un moyen de combattre les tentatives explicites de la Russie d'utiliser le soft-power pour influencer le peuple lituanien. Dans un premier temps l'article expose les attaques de la Russie contre la Lituanie en 2013 dans le cadre de la guerre de l'information, ainsi que les mesures prises par cette dernière pour les contrer et les conséquences de cette confrontation.

Ce type de guerre ne se borne pas à la simple propagande. Les acteurs du monde des affaires, du développement démographique et du monde de la culture sont aussi importants pour comprendre entièrement ce type de conflit. La désinformation est le concept central de la guerre de l'information, c'est elle qui est utilisée pour duper le groupe cible. Alors que la propagande est utilisé pour influencer les émotions du groupe cible, la désinformation sert à influencer la rationalité de la prise de décision du groupe cible. En soutenant des conclusions erronées, en partie fondées sur de purs mensonges, l'assaillant tente de promouvoir sa propre vision du monde.


La Russie est engagée dans ce que l'on peut appeler une guerre de l'information. Celle-ci diffère de la simple diffusion de l'information de plusieurs manières. A la différence d'une simple opinion exprimée lors d'un débat public, une attaque informationnelle cherche à causer des dégâts et non à fournir une opinion sur un sujet donné. Lorsque quelqu’un commet un acte de guerre par le biais d'un attaque informationnelle, il cherche à désinformer, à déstabiliser et finalement à supplanter le contrôle qu'a l'ennemi de son propre territoire. L'objectif est d'accroître sa propre influence tout en amoindrissant celle de l'ennemi. Ainsi ces attaques se produisent sur de longues périodes et sous la coordination d'un émetteur principal qui agit rarement à découvert.

[...] La stratégie de la Russie vis-à-vis des pays baltes cible souvent les relations de ces trois pays avec l'UE et l'OTAN. Chaque pas que la Lituanie fait vers l'Occident doit être suivi d'une conséquence.

[...]En 2013, la candidature de la Lituanie a été la cible de plusieurs de ces attaques, leur but était de porter le discrédit sur la politique intérieure lituanienne et sur ses engagements internationaux : le Partenariat Oriental et le sommet de Vilnius.

Dans le même temps, la Russie cherche à diminuer la visibilité de la Lituanie auprès des autres nations afin d'affaiblir le soutien international dont elle bénéficie. Elle y associe les outils de pression économiques habituels, particulièrement dans le secteur de l'énergie, autant que  des cyberattaques.

La désinformation visant à discréditer l'OTAN et la Lituanie a augmenté pendant la crise à Kiev et le conflit en Ukraine. Des rumeurs que des mercenaires de l'OTAN entraînés en Lituanie avaient tiré sur les manifestants ont circulé dans les médias russes.

[...] Dans ce cadre, il est aussi pertinent de s'intéresser à complexité de l'histoire politique. Même l'histoire médiévale de la région est à considérer. Il y a un conflit sur la manière dont l'histoire médiévale de la Lituanie doit être racontée. Cela concerne surtout la question de l'identité des Lituaniens de cette époque. Tout est ramené à une question de citoyenneté et de nationalité qui ne se posait pas en ces termes au Moyen-Age. Aujourd'hui les universitaires biélorusses affirment que le Bélarus moderne est le descendant légitime du Grand Duché, tandis que les Lituaniens prétendent, bien sûr, que la Lituanie actuelle en est la véritable héritière. L'intérêt de la Russie est ici de promouvoir la version slave, biélorusse, de l'histoire.

En 1944, les Soviétiques occupent un nouvelle fois les états baltes. Cette occupation va provoquer une guerre de résistance qui durera une décennie. [...] Le résultat de la répression des Soviétiques lors de cette "guerre après la guerre" fut la mort de 20.000 civils accusés de soutenir la guérilla lituanienne. 186.000 personnes furent arrêtées ou emprisonnées. Des 118.000 personnes déportées, 53.000 moururent en captivité ou des conséquences de leur captivité.

Des relations tronquées de ces atrocités et de la réduction du mouvement indépendantiste servent de prétexte à la légitimation de l'occupation. La résistance (NdT : les Frères de la Forêts) y sont figurés comme des tueurs de Juifs et des criminels - ennemis du peuple lituanien - et pas comme des combattants de la liberté. Cette version était évidemment celle qui avait cours pendant l'occupation soviétique, mais elle a été ressuscitée récemment. En mai 2013, Poutine a décoré les vétérans du NKVD qui ont participé à la répression dans les années 40 et 50.

Un autre événement historique d'importance visé par la guerre de désinformation est le combat pour l'indépendance à la fin des années 80 et au début des années 90. Les violentes confrontations entre les manifestants pacifiques et le "Groupe Alpha" des forces soviétiques le 13 janvier 1991 en est un exemple. Durant ces affrontements 14 Lituaniens furent tués et des centaines furent blessés. En 2013, un documentaire fut diffusé sur une chaîne de télévision russe qui prétendait que les tirs étaient l’œuvre d'agents infiltrés lituaniens qui voulaient discréditer les forces soviétiques. Le documentaire fut de nouveau diffusé en 2014 par la chaîne NTV-Mir, propriété de Gazprom, en représailles le gouvernement lituanien bannit la chaîne pour 3 mois. (!!!)


Dans l'expression "soft power" (NdT puissance douce) les deux termes semblent s'exclure l'un l'autre. D'un côté, le soft power peut être considéré comme un complément naturel à la diplomatie traditionnelle aussi appelée diplomatie publique. D'un autre côté, il peut servir de prétexte à des interventions dans les affaires intérieures d'autres pays. Une raison souvent invoquée dans ce but, est la défense de la sécurité et des droits de l'homme d'une minorité. Le Président Poutine a lui-même défini le "soft power" comme "les instruments et les méthodes de réaliser des objectifs de politique étrangère sans l'usage des armes, de l'information ou d'autres moyens de pression".

Le soft power russe, miagkaya sila, est largement hérité de l'Union Soviétique. Pendant la Guerre Froide, l'URSS a diffusé son influence par le biais de diverses organisations et autres "mouvements pour la paix". Un autre instrument était les soi-disant Mesures Actives qui incluent la diffusion de la propagande et de la désinformation, mais aussi les assassinats et la répression politique.

[...]Aujourd'hui le soft power russe se concentre sur trois axes : la promotion de la langue russe, de sa culture et de son système éducatif. Une contre-propagande visant à gommer toute image négative de la Russie dans les médias internationaux, et se concentrer au contraire sur les soi-disant mauvaises conditions de vis dans les autres pays. On peut prendre pour exemple le traitement que subirait la minorité russe en Lituanie. Les attaques contre la Lituanie et d'autres états prétendent que ces pays mènent des politiques défavorables, voire nuisibles à la minorité russe.

[...]Le troisième et dernier axe est la tentative de construction par le gouvernement russe d'un réseaux mondiaux par le biais d'organisation d'état telles que Rossotrudnichestvo ou Russkiy Mir.

L'influence au travers d'organisations "civiles" telles que celles-ci est un autre moyen de concrétiser une politique de soft power. Russkiy Mir, organisme financée par l'état russe (NdT travaille aussi en collaboration avec l'église orthodoxe pour la promotion des valeurs chrétiennes contre les "valeurs occidentales"), a commencé ses opération en Lituanie en 2009, quand un centre consacré à la langue russe a été créé à Vilnius pour contrer le désintérêt croissant des Lituaniens pour le russe, et bien sûr pour renforcer les liens culturels avec la minorité russe. 

[...] Le gouvernement russe propose aussi des bourses pour partir étudier en Russie. Les étudiants baltes semblent préférer faire leurs études dans les pays de l'UE. Russkiy Mir finance aussi plusieurs associations culturelles visant la minorité russe. Certaines de ces organisations ont refusé de révéler l'origine de leurs financements aux médias lituaniens. L'ambassade de Russie à Vilnius a elle-aussi refusé tout commentaire.

Rossotrudnichestvo a été créé en 2008 et dépend du Ministère des Affaires Étrangères. [...]Rossotrudnichestvo possède des bureaux dans 77 pays et compte 600 collaborateurs dont 415 stationnés à l'étranger. Il remplace le KGB dans son rôle de coordinateur de l'usage du soft power. Il coopère avec des organismes et des entreprises directement ou indirectement possédés ou contrôlés par l'état russe, comme les géants de l'information ITAR-TASS, RT, RIA Novosti.

Russkiy Mir est engagé dans le même type de coopération. En de nombreuses occasions, les centres Rossotrudnichestvo ont invité des étudiants des universités des pays hôtes à venir à Moscou. Ces étudiants y ont rencontré plusieurs officiels et politiques russes de haut-rang. Fin 2013, le directeur du Rossotrudnichestvo de Washington D.C. était sous le coup d'une enquête fédérale pour avoir tenter de recruter un étudiant à des fins d"espionnage.

Rossotrudnichestvo et Russkyi Mir sont des exemples parfaits des organismes de soft power d'aujourd'hui. Il faut aussi prendre en compte le fait que les activités actuelles de ces organismes n'ont pas été imaginées la semaine dernière, mais sont le fruit d'une réflexion qui dure depuis des décennies. La différence est que la propagande n'est plus diffusée par un service d'espionnage.

Une part fondamentale de la politique de soft power visant la diaspora russe est le programme Compatriotes. Le but principal de ce programme est de maintenir les liens avec les Russes vivant à l'étranger, au travers des médias, de la culture et du soutien à la diaspora et aux Russes "socialement exposés". Depuis 2006 un programme encourage les compatriotes à revenir vivre en Russie. Bien qu'un soutien économique ait été proposé, la "repatriation" n'a pas rencontré le succès escompté.


Pour ceux qui veulent aller plus loin, voici une étude sur le soft power russe en Estonie, on y trouve une étude plus complète et très intéressante du programme Compatriotes (p 12 à 24).

6 commentaires:

  1. La Russie de Poutine veut clairement revenir aux frontières de l'URSS :

    http://euromaidanpress.com/2014/08/09/an-ethnoconflictologist-on-putins-ethnic-engineering/

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  2. En Lettonie les tensions persistent avec la minorité russe :

    http://www.nytimes.com/2014/08/24/world/europe/latvias-tensions-with-russians-at-home-persist-in-shadow-of-ukraine.html?ref=europe&_r=1

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  3. La France incarnée par Hollande (et par le FN au parlement européen) est complètement absente dans cette crise, qui est pourtant en Europe. On fait les guignols au Mali ou e Afghanistan, et on laisse tomber non seulement les ukrainiens dont certains sont morts pour leur pays et pour l'Europe, mais aussi les pays membres de l'UE dont on est supposé être solidaire.
    Heureusement, l'Allemagne semble vouloir agir.
    Il ne faudra pas s'étonner si la France devient un partenaire de seconde zone en Europe.

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    1. Vous parlez d'or mon ami ...

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    2. La France est toujours empêtrée dans sa politique africaine.
      Ceci dit, à part l'immigrationnisme, ce n'est peut-être pas une mauvaise politique.
      C'est la méthode qui est désastreuse. Plus sûrement celle de Sarkozy que celle de Hollande qui ne s'en tire pas trop mal sur ce dossier casse-gueule.

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  4. C'est vrai que combattre l'islamisme n'est pas mauvais en soi ; ce que je trouvais dommage, c'est que les interventions en Afrique ne soient pas plus "européennes", que la France "joue" en solo là-bas, et qu'elle face ici l'autruche . Les pays baltes nous ont soutenu avec leurs moyens au Mali . On regrettera qu'en retour, la France soient peu solidaire avec les pays d'Europe de l'est qui aimeraient un réel soutien des grandes puissances militaires d'Europe (Angleterre et France) face à une Russie qui montre clairement ses intentions

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